A propos

Aux sources de L’Ombre du Bison Noir

Roman – Ed. l’Age d’Homme

Les Comanches!

Un nom bien difficile à dissocier de la grande épopée de l’Ouest telle que relatée par des Raoul Walsh, John Ford et autres maîtres du western. Scalps sanglants, convois saccagés, ranchs incendiés.Des femmes se recommandant à Dieu, des hommes criblés de flèches, des enfants achevés à la hache. Des scènes, qui pour avoir cimenté une authentique mythologie dans nos mémoires, ont longtemps occulté une réalité moins glorieuse dont on connait aujourd’hui les sinistres épisodes. En effet nombreux sont les cinéastes qui, empruntant la voie ouverte par les historiens, ont dénoncé et dénoncent encore le mal fait aux nations indiennes. Le Soldat Bleu, Little Big Man, Danse avec les loups, Géronimo… Autant de productions auxquelles il faut ajouter les ouvrages et publications qui font désormais largement état des horreurs perpétrées à la fin du siècle dernier et s’efforcent de rendre justice à des peuples odieusement bafoués. Qui peut dire aujourd’hui qu’il n’a jamais entendu parler des massacres de Sand Creek ou de Wounded Knee? Longtemps ignorée, la cause indienne est donc en passe de devenir un sujet à la mode, où la contrition le dispute à la nostalgie et cela parfois au grand dam des intéressés qui ne se reconnaissent pas toujours dans l’idéalisation dont ils sont l’objet. Alors :

– quel besoin d’ajouter une pierre à un édifice déjà surchargé?

– pourquoi l’Ombre du Bison Noir ?

Répondre à ces questions c’est à la fois évoquer la genèse du roman et remonter dans l’histoire

Juin l995. Denver un samedi après-midi.L’ennui à l’américaine.

Une ville lisse et glacée, désertée. Les habitants sont nous dit-on en week-end, dans les ranchs des Rocheuses ou ailleurs. Peu de choses à visiter, hormis deux musées. L’un voué à un artisanat indien de bon ton, trop léché pour avoir une âme. L’autre foisonnant de tout ce qu’une population a pu extraire de ses tiroirs et de ses greniers pour l’offrir à la curiosité des visiteurs. Correspondance, coupures de presses, actes notariés, photographies, outils, synopsis, couvrent les parois d’un fantastique dédale consacré à l’histoire du Colorado. Soudain, au détour d’une allée, c’est la stupeur, le choc… Devant moi, un gigantesque panneau consacré au peuple Comanche…“Trois cents ans d’hégémonie… pillards et guerriers… fantastiques cavaliers” Ma pensée dérive vers le souvenir de ces hordes et ces armées mythiques qui en d’autres siècles déferlaient au coeur de l’Europe, aux portes de l’Orient…Les Perses, les Huns, les Maures, les Mongols…

Qui étaient vraiment ces Comanches?… La question est à peine posée que des personnages s’avancent, des sihouettes pour tout dire, incertaines mais déjà vivantes, une jeune femme, des enfants jouant au bord d’une rivière, une fillette et surtout un jeune garçon, beau, très beau, magique. Des décors se profilent, des lumières se déploient. J’entrevois des terres détrempées, des chevaux éclaboussés de givre, des enfants au bord d’une rivière, une rue bordée de façades brunes, une piste égarée sous les fourrés, un animal dressé dans l’éblouissement d’un formidable incendie… Des voix, des murmures montent qui n’attendent que le support des mots. Je pourrais m’asseoir, prendre la plume comme en prend un pinceau pour cueillir les couleurs. Et l’évidence brusquement s’impose. Je rejoins mon mari et lui annonce la grande nouvelle.

– “Voilà! Mon prochain héros sera métis, de mère comanche et de père irlandais. Il aura les yeux verts et grandira sous la protection du grand bison noir. Un jour, je ne sais pas encore pourquoi, mais je le sais… Il mourra dans la lumière…”

Le processus créatif est enclenché qui s’éteindra un an plus tard au dernier mot, au dernier point, de l’Ombre du Bison Noir. Or, si l’inspiration est pour le moins foudroyante, j’ignore tout du monde où je viens de pénétrer. Il me faut d’abord trouver des livres, des documents. Il me faut aller à la rencontre des Comanches.

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Imaginez un instant, à perte de vue, de molles collines herbeuses, l’eau vive des ruisseaux et des torrents au fond d’étroits ravins abrités de saules et de peupliers, des bosquets de bouleaux, des fourrés de petits chênes et de noyers, des touffes de prosopis et de pruniers sauvages, quelques bois de pins, de larges rivières épaisses et paresseuses, endormies au soleil et des lignes brumeuses de montagnes à l’horizon du couchant. Imaginez que vous êtes au 19ème siècle, il y a à peine cent cinquante ans. Imaginez un territoire de 750000km2, des prairies de hautes herbes exceptionnellement giboyeuses peuplées d’antilopes, d’ours et de renards, où à l’automne “quand les feuilles tombent”, venus du nord, déferlent des centaines de milliers de bisons étirés sur des fronts de plus de cent soixante kilomètres. A l’ouest d’immenses plateaux arides, le Llano Estacado. Au nord, le futur état du Kansas, une vaste étendue de prairies et de forêts infiltrées par les trappeurs et les convois d’émigrants en route vers l’Est. Au Sud,l’ancienne colonie mexicaine du Texas. A l’ouest le 98ème méridien et des tribus dites civilisées parce que fortement christiniasées, Cherokees, Chickasaws, Choctaws, Creeks, Seminoles, disséminées le long du front de la colonisation européenne. Vous êtes en Comancheria, terre des Comanches.

Quelques vingt mille nomades proches parents des Shoshones, descendus au XVIème siècle des rives de la rivière Cansez (qui donnera son nom au Kansas), vivent là, tirant partie de leur subsistance de la cueillette des baies sauvages et de la chasse. Chasse collective, qui fournit les matériaux et les accessoires nécessaires à la vie quotidienne. Les peaux et les fourrures qui une fois écharnées, raclées et tannées, servent à la construction des tipis ainsi qu’à la confection des boucliers, des outres, des sacs, des vêtements et des mocassins. Les os dont on fabrique les pointes de flèches et les aiguilles, les tendons pour encorder, attacher, arrimer. Chasse dangereuse, à la lance, à l’arc dont on retire surtout l’essentiel de la nourriture. Les triperie consommée crue, à peine arrachée à la bête fraîchement éventrée. La viande qui sera bouillie, grillée ou séchée pour l’hiver. La graisse dont on préparera le pémican, cette de galette de graines et de fruits séchés, ancêtre de nos barres vitaminées.

Ce qu’ils pressentent de l’au-delà ils le tiennent d’une conception commune à l’ensemble des indiens d’Amérique du Nord. Wakan-Tanka, le Grand Esprit règne sur toutes choses, principe de vie et de mort ordonnant à toutes les créatures, au bien comme au mal. Il a créé l’univers de sa substance. Il est l’eau, la lumière et le vent, le minéral, l’animal et le végétal. Il est tout et en tout. Point besoin de s’adonner à de quelconques pratiques de sorcellerie pour le rencontrer. Il suffit d’observer et d’écouter. La forme d’un nuage, le cri d’un oiseau, la chute d’un pierre. Rien dans la nature ou la vie quotidienne ne se passe qui ne soit porteur d’un signe, expression de sa volonté. Nombre de rituels de chasse ou de guerre sont l’occasion de célébrer sa toute puissance et d’appeler sa protection, mais il arrive fréquemment que Wakan Tanka choisisse de s’exprimer par la bouche d’un humain. N’importe qui peut être investi par sa parole et se trouver ainsi en mesure de transmettre des messages, de lire dans l’avenir, d’apporter des guérisons miraculeuses. Raison pour laquelle cette communauté compte quantité d’hommes et des femmes médecines. La plupart s’illusionnent sur de prétendus pouvoirs. Certains sont d’autenthiques guérisseurs, de véritables médiums et leurs avis sont toujours accueillis avec considération et respectés. Mais la grande rencontre avec Wakan-Tanka se fait le plus souvent passée la puberté, bien après la douxième année, à l’âge où le jeune Comanche doit prouver qu’il capable de tenir une lance et de pourfendre un animal à la course. Au terme d’une brève période d’initiation, il part s’isoler au sommet d’une montagne, dans des combes sauvages. Sans dormir, sans manger, seul plusieurs jours durant avec les forces de son esprit, il guette. Si Wakan Tanka décide de reconnaître en lui un élu il lui fera savoir en lui faisant rencontrer dans la formidable magie d’une vision son animal totem, son protecteur et miroir. Un pyrargue pour signifier qu’il est de la race des chefs, un ours pour preuve de sa sagesse, un élan comme promesse de force et de jeunesse, un bison s’il le tient pour un être d’exception.

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Les Comanches, le Peuple ainsi qu’ils aiment à s’appeler. Des nomades, des chasseurs mais surtout de redoutables guerriers, de fantastiques cavaliers. Leur richesse, leur âme ce sont les chevaux. Des chevaux ils en possèdent des centaines, des milliers, qu’ils apprennent à rompre et monter depuis la plus tendre enfance, qu’ils offrent en gage d’amour à l’élue de leur coeur, en signe de respect à ceux qu’ils veulent honorer, en échange d’un service ou d’une faveur et qu’on sacrifie sur la tombe des braves en hommage à leur courage. Des mustangs surtout, héritiers sauvages des montures importées au XVIème siècle par les envahisseurs espagnols et capturés par hardes entières dans la prairie. Et aussi des poneys, des juments, des mules aussi, par centaines, un fabuleux cheptel volé au cours de foudroyantes razzias.

Les Comanches. Quiconque s’aventure sur leurs terres le fait au péril de sa vie à commencer par les Apaches, leur pire ennemi avant les blancs et contre qui ils ne cessent de guerroyer. Quiconque veut gagner l’Ouest est contraint de franchir les Rocheuses par le Nord en suivant la piste du Poney Express menant à Santa-Fé ou de contourner par le Sud à travers la Louisiane et le Texas.

Pour tous à des lieues à la ronde, ils sont les Serpents. De redoutables guerriers, des pillards sans pitié, des êtres soudés à leurs chevaux qui fondent sur l’ennemi avec la rapidité de l’éclair. De terrifiants Centaures que rien n’effraye, pas même la Mort qui leur fait honneur. Organisés en bandes de trente à cent sujets regroupés sous l’autorité d’un chef choisi pour son charisme et sa ruse, ils s’abattent sur leurs proies sans que rien n’ait permis de déceler leur présence. Ils tuent, saccagent, incendient les campements, les ranchs, les forts et les convois pour disparaître enfin aussi brutalement qu’ils ont surgi, avant d’avoir essuyé la moindre riposte De retour au camp ils sont accueillis en héros. Si quelques prisonniers sont sacrifiés à la folie sanguinaire de la fête, d’autres, des femmes surtout, sont peu à peu adoptés par le clans, mais la plupart sont gardés en captivité pour être vendus, échangés comme tout le reste du butin.

Car les clients sont nombreux à qui l’on peut sans vergogne proposer le produit de ces terrifiantes razzias :

– les trafiquants d’armes et les marchands de fourrures infiltrés le long de la rivière Arkansas, qui livrent l’alcool et les fusils contre des femmes ou des objets précieux.

– les marchands espagnols du Nouveau Mexique, les fameux comancheros, en quête de main-d’oeuvre pour les exploitations et les mines du Mexique, mais aussi d’armes et de bétail.

– les maquignons anglais qui ont trouvé un moyen commode et peu coûteux d’approvisionner les marchés de la côte Est.

Quand ce n’est pas les autres tribus à qui l’on revend les fusils et les barils d’eau-de-feu.

Redoutés, cheville ouvrière d’un juteux trafic orchestré par les blancs, ils mènent une vie prospère au coeur des Grandes Plaines. Mais en 1845 les premiers coups de butoir vont ébranler leur formidable suprématie.

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Cette année là, Le Texas ayant fait son entrée dans l’Union et le   gouvernement entreprend de pacifier la région. L’objectif est simple. Libérer des terres à l’usage des émigrants tout en déstabilisant l’hégémonie comanche. Pour ce faire déplacer les tribus des Kiowas, Apaches,   Arapahos et Cheyennes qui encombrent les terres texanes et les regrouper plus au nord en terre ennemie. Le résultat ne se fait pas attendre. Repoussés au coeur de leur empire, les Comanches ont mesuré le danger. Au lieu de guerroyer avec les intrus, ils vont s’allier avec eux pour semer la terreur dans la prairie et repousser l’invasion des colons. Tout ce qui ressemble à un ranch est pillé, tout ce qui déplace est attaqué, tout ce qui est blanc est massacré sans pitié ou emmené en captivité. Washington envoie l’armée. En vain. Tente de négocier. Des réunions sont organisées auxquelles les chefs sont invités. Certains viennent, d’autres pas. Des traités sont signés, plus de quatre cents, trop sporadiques pour être efficaces. La Guerre de Sécession arrive et met à frein à toutes ces tentatives de pacification. Mieux pillages et massacres vont gagner en légitimité, sudistes et nordistes ayant compris l’utilité des bandes comanches pour assurer l’intendance de leurs troupes.

Mais la paix revenue, l’extansion du réseau ferroviaire, l’industrialisation et l’Eldorado Californien détournent les intérêts économiques des blancs vers des voies plus lucratives. Pire, venus d’Europe les bateaux   déversent chaque année plus de 300OOO émigrants sur les quais du Nouveau-Monde. L’état garantit la propriété de 640 acres de terre à chaque famille nouvellement débarquée. Alors, il faut de la terre et la terre est là, infestée par ces saletés de Comanches dont plus personne désormais n’a besoin, et pourtant plus acharnées que jamais à défendre leur espace vital.

Pourtant à forces de tractations, en 1867, un accord de paix reçoit enfin l’aval de la majorité des chefs de clans : le Traité de Medecine Lodge. Par ce traité, le gouvernement américain promet de subvenir pendant trente ans aux besoins de la communauté comanche, de lui fournir bétail, outils et semences pour faire fructifier la terre, en échange de quoi les Comanches acceptent de libérer tous les captifs, cessent de chasser et guerroyer hors du territoire qui leur est assigné. A savoir La Réserve.

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3 Millions d’acres, 1500000ha, 15000km2. La Comancheria réduite au cinquantième de sa superficie

Nombre de chefs de bandes, comme Tabananica, refusent de s’incliner “J’aime mieux rester dans les plaines et manger de lamerde plutôt que de finir de cette façon!” Avec leurs guerriers, quelques centaines désormais, animés par la rage et le désespoir, ils entrent dans la rébellion avec leurs ennemis d’hier, les Sioux, les Cheyennes, que l’ont pourchassent et exterminent plus loin dans le Nord. On en arrête, on en pend. En vain. Pour les rendre à merci on achève d’exterminer les centaines de milliers de bisons qui assuraient leur subsistance. (31 Mio de bêtes exterminées entre 1867 et 1878). En 1871 une loi les exclut, du jeu politique, eux et tous leurs frères de race aucune tribu aucune nation ne sera reconnue en tant que tribu, nation ou puissance indépendante avec laquelle le gouvernement des Etats Unis puisse contracter des traités., le Congrès s’octroyant ainsi le droit unilatéral de décider du sort des populations indigènes. Et puis on décide d’en finir. Cinq régiments de cavalerie encerclent la Réserve et acculent les derniers irréductibles dans la faille de Palo Duro. Les chevaux sont abattus au fusil,- 1500 en un jour – les mules sont capturées, vendues. Il ne reste qu’une poignée de femmes, d’enfants et de guerriers, 165 en tout, désarmés, qu’on conduit à marche forcée dans les prisons de Fort Sill.

Définitivement soumis, les Comanches vont tant bien que mal s’efforcer de vivre en paix sous la tutelle bienveillante des vainqueurs, naïvement persuadés que leur malheur a pris fin. De fait, la Réserve est le produit d’un marché de dupes. Les conditions de vie y sont désastreuses.

L’Agence, le service coordonnateur du Bureau des Affaires Indiennes chargé de gérer le quotidien des Comanches est établie à Fort Sill, à 165 miles de la première gare (Caddo) à plus de vingt miles des premiers campements. Il faut deux journées entières pour s’y rendre et en revenir, et une autre encore pour faire la queue devant les postes de ravitaillement. et retirer ses rations. De maigres provisions 700g de boeuf, 360g de farine, 20 g de sucre, 10 g de café, 5 g de savon par semaine et par personne mais aussi quelques vêtements inutilisables parce que trop grands ou élimés, des chapeaux, des outils, toutes sortes d’ustensiles dés à coudre, aiguilles à tricoter, écumoires, dont on ne sait que faire. Des denrées, du matériel de second choix qui remplacent ce qui après avoir été facturé au gouvernement a été détourné et vendu en amont par des négociants peu scrupuleux. L’hiver, les crues de printemps empêchent le ravitaillement par train, bloquent les troupeaux de boeufs prévus pour approvisionner la réserve en viande fraîche. Des mois passent parfois sans aucun ravitaillement. Affamés, démunis, interdits de chasse hors des limites de la réserve, incapables de trouver dans l’agriculture les compléments nécessaires à leur subsistance, les Comanches n’ont que la ressource d’abattre leurs chevaux et de se fournir auprès des marchands. Des usuriers, des maîtres du marché noir qui leur vendent le nécessaire, généralement les biens et marchandises qui leur étaient initialement destinés, à payer en peaux et fourrures mais surtout en “peau de grenouille” ces dollars retirés de la location des pacages aux éleveurs texans et aux émigrants fermiers ou intendants, lesquels bien souvent en profitent pour s’implanter à demeure, dresser des clôtures avec la raison de se défendre des pillages indiens…

Bon mal mal an ils survivent, ils végètent. Un sinistre répit qui prend fin dix ans plus tard en décembre 1886. Arrivent alors es géomètres, bientôt suivis de fonctionnaires mandatés par Washington et chargés de faire connaître les dispositions de la Loi Dawes… Certes, les terres appartiennent aux tribus mais de nombreux indiens ayant formulé le désir de devenir personnellement propriétaires, le gouvernement se voit obligé de répondre à leurs aspirations. Décision a donc été prise d’attribuer 160 acres à chaque chef de famille, 80 acres à tout enfant mineur de moins de dix huit ans, 300000 acres en tout, à peine un dixième de la réserve, le reste devant être acheté pour une somme à déterminer, divisé en concessions et revendu aux émigrants. Un accord de principe, qui est, leur dit-on, tout à leur avantage.

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En fait le projet est bien plus vaste qu’il n’y paraît. Les représentants du gouvernement ont mission de négocier de la sorte avec toutes les tribus de l’Union et ce, dans le but d’obtenir la cession de 15 Mio d’acres, soit, pour l’époque, près de 8% du territoire américain. Le but est d’obliger les indiens à s’attacher à la terre, à découvrir le sens de l’effort, le goût du travail, bref à devenir comme les blancs, sédentaires et pécunieux.

Les tractations vont durer six ans. Pour les Comanches, comme pour tous les indiens, la terre est comme l’eau, comme l’air, comme le soleil, prêtée pour les besoins de la vie. Comment pourrait-elle être une marchandise? Et puis, sans elle de quoi vivrait-on? Comme prévu par le Traité de Medecine Lodge, l’aide gouvernementale a cessé depuis 1897. Ne restent pour subsister que les crédits accordés par les marchands et le produit de la location des terres. Alors? Alors, les chefs refusent de signer soutenus en cela par leurs fermiers qui eux ont tout intérêt à préserver les avantages acquis sur les terres louées ou occupées. On les traite de corrompus, de magouilleurs. Les Texans viennent en renfort pour dénoncer l’abhérration de ces 3Mio d’acres de terres encore aux mains d’irresponsables incapables de les cultiver.   Et l’infiltration blanche se poursuit. De 60000, la population blanche passe progressivement à 400000 personnes, des fermiers essentiellement mais aussi des prospecteurs, des mineurs engagés par les multinationales. Banquiers, émigrants en colère et spéculateurs parlent d’un véritable mur de feu dressé entre eux et le Texas. On presse de tous côtés pour en finir avec le KCA.

En février l892,le camp des fermiers texans (les Big Five) obtient la mise en location d’office de 1’250’000 d’acres.

Le 11 octobre l892 ce qui n’était qu’un accord de principe devient loi . Décision assortie d’une récompense de 160 acres de terre pour tous ceux qui ont su amener les indiens à raison et ce faisant sont . réputés pour avoir rendu service aux dits indiens. Seize “élus” parmi lesquels quelques blancs mariés à des indiennes et sept de leurs amis dont l’agent du Bureau d’Anadarko et l’interprète comanche, un certain Josua, qui quelques heures plus tard décèdera brutalement vraisemblablement victime d’une opération de sorcellerie. Décision également assortie d’un grand discours du Sénateur Jerôme en personne, lequel déclare que les indiens ont su saisir l’opportunité de permettre au Père de Tous de reprendre des terres désormais inutiles afin d’en faire don à ses enfants blancs.

Il est trop tard mais les Comanches menés par leurs chefs Quanah Parker, Big Looking Glass et White Wolf vont tenter de se défendre. D’abord par une pétition de 7 pages portant 323 signatures réclamant l’annulation de l’accord pour défaut de présentation, menace, corruption aggravée de falsification. En réclamant le droit pour les indiens de se porter eux-aussi acquéreurs des terres excédentaires. En négociant la cession de 13000 acres aux Wyandots que le gouvernement cherche à déplacer. En proposant de louer à Geronimo (l‘ennemi de tous les temps!) une part de la réserve sous le contrôle de Fort Sill car mieux valait un Geronimo que ces prédateurs de blancs. En opposant revendication sur revendication pour bloquer le projet. Les réserves devraient être partagées entre les seuls indiens. Les parts prévues par la Convention Dawes devraient passer de 160 à 640 acres (surface garantie par le gouvernement à tout nouvel émigrant agriculteur ou éleveur). Les royalties versées par une société d’exploitation de gypse devraient être augmentées et passer de 5 à 6 cents la tonne. Des rapports arrivent sur les tables des sénateurs où il est prétendu que les Comanches demandent l’adjudication de l000 acres par famille et ne montrent guère leur désir d’entrer avec les blancs dans la compétition économique.

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Les ligues de défense s’organisent. Ainsi L’Indian Rights Association fondée par Herbert Welsh dans le but de dénoncer l’iniquité de la loi Jerome. Alléchés, des avocats proposent leurs services moyennant des honoraires fixés à 7% du prix de vente des terres.

Le Congrès accorde en sus de l’adjucation familiale, la jouissance d’un espace collectif de 480000 acres, La Grande Pâture. En contre-partie les indiens renoncent à tous leurs droits sur les autres terres pour lesquelles le gouvernement s’engage à payer §2 MIo. en quatre versements, la somme devant être bloquée sur un fond collectif avec 5% d’intérêt. Le gouvernement se réserve en priorité les lots nécessaires à l’implantation des églises, des écoles, de l’armée, des institutions publiques et des services sociaux. Il réserve également les surfaces nécessaires pour lotir 80 acres en faveur de chaque enfant indien né après 1901. A partir de quoi les KCA ont droit de s’établir où bon dans les limites de la réserve créée à la signature du Traité de Medicine Lodge. étant entendu que les parcelles n’excèderont pas 150 acres par adulte, resteront en usufruit pendant 30 ans, seront non aliénables et non gageables. Les terres acquises seront divisées en parcelles de 130 acres. L’adjudication se fera par tirage au sort en faveur des fermiers ayant officiellement déposé leurs offres.

La Convention de Jerome est définitivement entérinée le 6 juin l900, en l’absence des chefs Kiowas Lone Wolf et Big Tree lesquels se sont vu refuser le droit de quitter la réserve pour se rendre à Washington. Lone Wolf tente alors de faire annuler la Convention. Un membre du congrès et ami, W. M. Springer accepte moyennant $5000 d’honoraires de porter le dossier devant le Secrétaire de l’Intérieur. Après trois pourvois successifs, la Cour définitivement contre Lone Wolf… arguant que selon la loi de 1871 le Congrès a plein pouvoir sur les tribus.

En 1906, malgré la farouche opposition du président Théodore Roosevelt, le Congrès proclamera l’ouverture de la Grande Pâture. Les terres ainsi libérées seront cette fois vendues aux enchères avec droit de préemption pour les fermiers déjà installés. S’agissant des Comanches, le nombre des enfants au bénéfice de la clause des 80 acres de terre sera limité à 3000. Un an plus tard, en 1907 l’Etat de l’Oklahoma fera officiellement son entrée dans l’Union.

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A propos d’écriture

…Depuis que, marchant sur les traces des Chinois du XIème siècle, un certain Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, a redécouvert la typographie en 1435, 11 Mio d’ouvrages auraient été publiés, imprimés puis diffusés à milliers d’exemplaires de par le monde. En Octobre de cette année plus de 360000 ouvrages  ont envahi les six hectares de la grande Foire Internationale du Livre de Francfort.  Il s’est vendu en l996 plus de 413 millions de livres. Un véritable déluge qui génère des milliards de chiffres d’affaire pendant que l’on se bouscule aux portes de l’édition. En moyenne, ce ne sont pas moins de sept cent manuscrits qui chaque année arrivent chez les petits éditeurs et près de dix mille chez les plus grands. Les chiffres donnent le tournis et reflètent bien ce qu’est devenu le livre : un article de négoce. On produit et vend aujourd’hui du livre au même titre que de la chaussure ou de la parfumerie, le premier souci étant, non pas de trouver des auteurs-fournisseurs  mais de drainer un solide courant de lecteurs-clients.

Au moins pourrait-on penser que l’écrivain, celui sans qui rien ne serait, tire généreusement gloire et profit du système. Sur ce point les chiffres sont tout aussi éloquents. Sauf à s’appeler Stephen King ou Brigitte Bardot, seuls 10% des exemplaires (et parfois moins) mis en vente trouveront preneur. Si l’on sait qu’aujourd’hui un bon tirage dépasse difficilement les trois mille exemplaires et qu’au rayon du libraire l’espérance de vie excède rarement trois semaines,  on a une idée de ce qu’un néophyte peut escompter  du produit de ses efforts.

Or, de plus en  plus nombreux sont ceux qui se lancent dans  l’aventure, convaincus de posséder un authentique talent. Qui n’a pas quelque part un voisin, un ami, un dentiste, un grand-père engagé dans un projetde roman, de poèmes ou d’autobiographie? Force est bien de s’interroger sur les raisons d’un pareil engouement. Qu’est-ce qui peut bien en effet pousser quelqu’un à se dépouiller du  plus élémentaire bon sens pour fréquenter des territoires aussi impécunieux et encombrés ? Car enfin, de quelle nouvelle subtilité imagine-t-on pouvoir encore graver la mémoire des temps ? Que peut-on prétendre encore dire ou écrire qui ne l’ai déjà été? Ne faut-il pas être quelque peu vaniteux, voire mégalomane, pour oser se profiler sur les traces d’un Spinoza, d’un Durenmatt ou d’un Dostoievsky ?

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Comment expliquer cette rage d’écrire ?

Certes le besoin a toujours existé de confier au texte les fureurs et les tourments de l’âme et l’esprit. En mettant peu à peu l’écrit à la portée de tous, l’instruction et l’informatique en ont fait l’outil intellectuel le plus commodément utilisé. Ce faisant, elles ont probablement exacerbé ce besoin inscrit en chacun de nous,dès la plus  tendre l’enfance,.  Regarde maman ce que j’ai fait. Mais oui mon lapin c’est vraiment très bien, très beau.  La fierté de l’enfant qui a reproduit un brouillon de fleur ou un torchon de bateau, se retrouve  intacte dans l’adulte qui , parti d’une première ligne, a réussi l’exploit d’exprimer  dans un honnête potage de cent et quelques pages, les rêves et les  tourments de son existence.  Or, plus la foule est dense, plus le risque est grand d’être enseveli  sous la masse compacte de l’espèce, plus le désir est brûlant  de  l’emporter  par quelque éclat sur le danger d’inconsistance, plus la volonté s’aiguise de s’arracher à l’anonymat, de survoler  la multitude pour, enfin,  prendre relief et couleur, être soi   par-dessus autrui.  Car si on ne  discourt pas pour les murs, on n’ écrit  pas non plus pour les tiroirs. On écrit  le plus souvent pour partager le fardeau du vivre, mais aussi dans l’intention plus ou moins avouée de marquer autrui de son  empreinte.    Mais là  n’est pas toujours ce qui  commande pareille fureur d’écrire . Autre chose, dirige, ordonne, impose de saisir les mots et les phrases et se perdre dans le texte. Une sorte de fièvre,   la même sans doute qui  pousse le peintre devant son chevalet ou entraîne le musicien compositeur dans le dédale des harmonies et qu’il est convenu d’appeler inspiration.

Elle se manifeste par poussées et peut durer des mois. Durant ces périodes, le sujet, si nous pouvons l’appeler ainsi, exige silence et solitude. Il rôde la nuit. Il rumine le jour. Tout de la vie et de ses semblables l’impatiente et l’irrite. Il n’a besoin que de s’enfermer des heures, des journées durant. Il lui faut des mots, il lui faut de la page. Il doit écrire, il doit composer pendant qu’autour de lui  des entités s’agitent et s’installent. D’étranges visiteurs,  audibles et visibles de lui seul, qui attendent narquois qu’on  leur trouve  un prénom, une voix, un visage, des gestes.   Les personnages . Ces créatures qui ficellent l’auteur dans leurs caprices et qui , si par malheur le résultat ne leur convient pas, se fâcheront tout rouge en piétinant des chapitres entiers et  bloquant toutes les issues de l’intrigue. Et la crise peut durer des mois. Le sujet en sort généralement épuisé, souvent abattu , vidé de l’œuvre enfin achevée…

« …Mais si je vous disais qu’elles ne sont pas en bois de peuplier mes créatures. Qu’elles existent vraiment. Que ce sont elles qui m’entraînent dans les escaliers, m’ouvrent les portes  et m’obligent à les suivre dans les coulisses de leur vie. Etonnant, non ? Et oui, et oui Monsieur, elles peuvent bien s’entredéchirer et se dévorer, les malheureuses, je ne suis que le témoin démuni de leur stupidité, de leurs faiblesses et de leurs violences… » (Bouillon Brûlant –  Scenario)

… Le  livre jadis si  rare, si précieusement ouvragé et illustré, réservé au seul plaisir des princes et des religieux, devenu héritage des grandes bibliothèques d’Orient et d’Occident. Le livre aux senteurs acides d’encre et de vieux chiffons, la porte de la connaissance, la chambre des rêveurs,  le témoin, la parole du vivre,  le démon  dont on murmure encore   qu’il tourne  la tête aux femmes!

Depuis qu’en 1435, un certain Johannes Gensfleisch dit Gutenberg, a restauré la technique chinoise de la typographie, ce n’est pas moins de onze millions d’ouvrages originaux qui ont déferlé sur la planète. 11 Mio de volumes, d’opuscules, de plaquettes, de recueils, de romans, de florilèges, d’encyclopédies, de glossaires et de dictionnaires. Des  in quarto, in folio, in octavo, reliés pleine peau, gravés à l’or fin, cartonnés, brochés ou encollés qui ont pénétré partout dans les foyers, en même temps qu’ils franchissaient en masse les portes des écoles et des universités. Tous ont raconté, dénoncé, par delà les siècles, par delà  les frontières. Les splendeurs de l’univers, les  dieux et les démons, les rêves et les boues de l’existence, la gloire des princes, le déclin des empires, les cités de misère, les océans de l’inutile, les guerres et les révolutions, l’abjection et l’infamie. La plupart  se sont faits maîtres, guides, compagnons, procureurs  et avocats de l’aventure humaine. Beaucoup  n’ont connu que la paix, l’aimable divertissement des salons, la douceur de vivre et prospérer à l’abri des  persécutions et des incendies de l’Histoire. Les plus téméraires  ont choisi de défier les ténèbres de l’ignorance et  l’insolence des puissants. Bannis, condamnés aux bûchers, ils  ont dû fuir vers les terres  de l’exil, en  emportant dans leurs pages les paroles maudites et  les espoirs  anéantis.

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« Un livre c’est un fusil chargé derrière la porte. Brûlez–le, désarmez le. Brisez la conscience des hommes. » Cette menace proférée dans Fahrenheit 451 ne semble guère préoccuper leurs descendants. Ils se déversent par centaines dans les librairies, s’entassent à caisses entières  dans les greniers, au fond des caves, s’empilent à l’étal des brocantes. Tous les genres, tous les sujets. Des obèses, des anorexiques, qui voyagent et transhument, s’exhibent, de foires en salons, de ville en province, se pressent en foule dans les catalogues, les listes et les répertoires dans l’espoir souvent déçu, d’émerger de la cohue générale. D’où l’ironie de certains pour qui, à l’ère de l’instruction obligatoire et du traitement de texte, il est à la portée du premier venu de fabriquer de l’écriture. D’où le pragmatisme de ceux pour qui le livre devenu « bouquin » n’est plus qu’un enjeu économique à l’usage des industriels de la culture, un produit à vendre dans les meilleurs supermarchés.  D’où l’amertume de tous ceux qui ne voient dans cette prolifération débridée que la signature  de l’indécrottable vanité humaine bramant à la ronde « regardez–moi, j’écris » de la même manière qu’un gamin hurle « regarde maman, je vais sauter » !.

Et certes, comment ne pas s’inquiéter d’un tel déferlement ? Comment ne pas redouter que, déversé en masse sur la planète, le livre en vienne à priver la littérature de tout prestige, de toute autorité ? Mais que faire ? Comment empêcher  la surproduction éditoriale d’engloutir les œuvres et les auteurs  dans les abîmes  de  la logorrhée et de la graphomanie? Contingenter les lieux d’impression ? Imposer des quotas de publication? Créer des labels pour garantir la qualité ? Taxer les stocks ? Amender les contrevenants ? Détruire les excédents ? Décourager les auteurs producteurs par des primes au silence ? Bref, appliquer au livre les méthodes de gestion et de contrôle de la production agricole ou laitière ? Pareille idée peut paraître  saugrenue, elle  n’en titille pas les ambitions marchandes  qui s’emploient à confondre tous les genres et faire entrer  tous les livres  dans les normes et statistiques de la rentabilité commerciale au même titre que les yaourts ou les plaques de beurre.

Mais qu’importe. On aura beau faire, la littérature, pas vocation de finir  conditionnée et expédiée en masse à destination d’un quelconque marché de consommateurs.  Et cela parce qu’elle est fondamentalement  insaisissable, de l’essence de tout ce qui émane de la part la plus intime, la plus intangible de l’humain : la conscience. Elle rôde hors du temps et de l’espace dans les limbes  de la pensée et puise sa substance dans le besoin des  êtres de questionner et contempler le reflet indéfiniment projeté d’eux–mêmes, dans l’angoissante nécessité où ils se trouvent  de chercher partout les miettes d’une  immortalité qui se refuse. Jusqu’au jour où,  elle s’empare d’un auteur et de son texte et trouve enfin  à travers un   livre la voie d’un brève matérialisation.  Elle peut alors attendre des mois, des années même,  avant  qu’une  main se tende, froisse les pages et   libère enfin son génie. Elle a pour cela la patience des créatures intemporelles. Elle connaît la force des mots. Elle connaît leur habileté à encercler l’esprit et l’entraîner de page en page, de chapitre en chapitre, de livre en livre, ailleurs en terre d’insomnie.  Elle connaît leur  pouvoir d’attiser dans le lecteur, un perpétuel désir de réponse sans jamais abandonner  les clefs d’une vérité toute faite. Elle sait que  lire c’est pénétrer dans les champs de résonance d’une autre sensibilité, traverser l’écran de  l’ordinaire vision des choses, s’éloigner, s’oublier  dans les mystères et les défis de l’imaginaire, se réincarner quelque part dans le rêve et parfois se perdre dans l’image démultipliée du soi. Et on peut bien lui reprocher de ne divertir  que les cerveaux d’exception, de gaspiller la raison dans d’inutiles contorsions intellectuelles, de contrister l’esprit par le cynisme de son regard,  d’enfermer les âmes malades  dans les labyrinthes de la désespérance, de pervertir la pensée, d’éveiller la sédition, en somme d’arracher le vivre aux boues de l’ indifférence. Elle sait qu’il faudrait anéantir l’homme pour la détruire, l’homme condamné à se protéger de son éphémère réalité, se  perpétuer dans les champs méthodiquement  recomposés d’une mémoire collective.

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