LES YEUX D’ULYSSE

 

acheter le livre

EBOOK

… Un homme s’avançait à ma rencontre. Les cheveux déjà gris rassemblés dans un catogan noir, banalement vêtu d’une large chemise brune lâchée sur un pantalon de toile écrue, il était pieds nus  et déposait au fond d’un fauteuil  un paquet de fourrure rousse qui se déroulait en miaulant.

– Monsieur Marco ? Je vous présente Bestof. Un bienheureux, qui ne connaît pas la chance qui a été la sienne.  Il avait trois semaines quand…

– Dis donc Franck, si tu te présentais  avant de présenter le chat ?  Monsieur Marco, mon ami, Franck.

Verena poussait un plateau sur la table, distribuait des verres multicolores, des carafes perlées de buée, des coupelles remplies de cubes de fruits et de légumes.

– … Ils prennent en songeant  les nobles attitudes Des grands sphynx allongés au fond des solitudes / Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin… Baudelaire était fasciné par les chats. Aimez vous les chats Monsieur Marco ?

– Je n’en sais rien. Il n’y a jamais eu de chat dans ma vie.

– Un chien peut-être ?

– Non, pas de chien.

– Pas de chat, pas de chien mais une thèse sur la relation de l’homme et de l’animal. C’est plutôt curieux.

– Curieux ? Pourquoi cela ? Que je sache, on peut aimer les bêtes sans avoir pour autant un teckel dans son salon.

– Il existe déjà des flopées  d’ouvrages traitant des liens que l’homme a pu tisser avec le monde animal à travers les âges.

– C’est exact mais,  pour ma part, j’entends orienter mon travail sur ce qui  a pu amener  l’homme à se poser en maître et décideur du vivant.

– Vous dites décideur ? Ne serait-ce pas plutôt destructeur ?

Le ton était narquois, le regard provocateur. Il ne me laissait pas répondre.

– Je sais. La question est dérangeante. Je connais bien des gens  et, croyez- moi, des plus éduqués, qui préfèrent ne pas se la poser. Raser les forêts, vider les océans, jeter les porcs à demi assommés dans les broyeurs, éventrer les phoques, autant d’exploits qui  semblent faire partie des maux nécessaires à notre bien être. Pensez un peu, Monsieur. Que se passerait-il si on se mettait à dorloter les vaches, les poulets et les daurades comme des chiwawas. Des pans entiers de l’économie s’écrouleraient ! Plus d’abattoirs, plus de boucheries, plus de pêcheries, plus de gros camions sur les routes, plus de courtiers en gigots surgelés. On crèverait de faim en regardant gambader le veau et frétiller la morue. Et puis, sans estourbir quelques lapins  comment doser à point les miraculeux onguents qui tranfigurent nos super nanas?  Faut bien bousiller quelques singes, pour être sûrs que les petits comprimés roses qui nous rendent si joyeux ne vont pas nous  mettre  les neurones en bouillie ! Et les greffes monsieur !  Comment savoir si ça peut tenir  une greffe, sans essayer quelques copier-coller sur des chiens ou des rats. D’ailleurs qu’est ce qui nous dit que les animaux souffrent ? Ont-ils seulement du sentiment ? Allez, ne vous posez pas de questions. Parce que voyez-vous, Monsieur, vous finiriez par vous demander si votre salade n’a pas trop souffert quand vous l’avez jetée en morceaux dans la sauce vinaigrette. Vous en feriez des cauchemars et les cauchemars c’est très mauvais quand on veut devenir centenaire.  Et puis dites-vous une chose, Monsieur.  On n’y peut rien. La brutalité, la cruauté sont inhérentes à la nature humaine et …

– Arrête de déclamer Franck… Débarrasse nous plutôt de tout ça!

Deux jeunes femmes s’avançaient sur la terrasse. L’une tendait    un panier garni de fromages rangés dans un nid de  feuilles de vigne, l’autre  des sacs en toile chargés de pains et de bouteilles. Elles étaient venues en vélo, disaient-elles en riant

haut de page 

…Les nuages qui encerclaient la ville depuis la veille avaient crevé, libérant des torrents de détritus sur les chaussées et dans les caniveaux. Tout au long des quais et des boulevards, la circulation n’était plus qu’une interminable reptation de carcasses ruisselantes. Je tapotais le volant, la pensée en roue libre… En fait c’était un matin comme bien d’autres… Un de ces matins où, arrêté entre un  feu rouge  et un rétrécissement de voie,  vous évaluez de loin la distance qui vous sépare encore de l’entrée du parking.  Vous avez comme un petit pincement à l’estomac rien que de penser que votre associé pourrait avoir oublié   de  renouveler l’abonnement du parking…   Mais tout va bien.  L’automate qui a aimablement avalé votre carte la recrache avec ses remerciements. Vous pouvez passer et garer votre carrosse à GPS intégré. Vous rejoignez l’escalator et remontez trois étages plus haut en direction de la sortie. Et là,  installé sur les sacs en plastique qui l’isolent du trottoir détrempé, il y a un homme, disons quelque chose qui pourrait être un tas de chiffons crasseux ramassés sous une casquette tout aussi crasseuse mais  qui est en fait un être bien vivant. Un humain. Un humain  d’autant  plus pitoyable qu’il sait comment s’écraser bien mou et bien misérable au pied des passants.  Il a planté devant lui le gobelet en carton qui lui sert de sébile.  A cet instant,  c’est toujours un matin comme un autre. Vous grognez un vague juron dont cet humain n’a que faire, vu qu’à l’heure qu’il est, ils sont déjà des dizaines  comme lui, qu’un  chef de bande a répartis  pour la journée entre les  meilleurs endroits de la ville. Donc, vous avez grogné, pour rien, puisque de toute manière chaque matin apporte son mendiant ou sa mendiante à cet endroit précis de la sortie du parking. Et vous êtes au bord du trottoir, dans l’attente du signal qui  arrêtera  le flot de ferraille lâché en amont. Un matin comme un autre donc, sauf que cette fois, vous entendez des cris, des rires, des appels.  Des gars ont surgi, vous ne savez trop d’où. Ils sont  en rollers et brandissent des cannes des hockeys. Vous n’avez pas le temps de les compter. Comme des vautours sur la proie,  ils ont fait bloc et enferment le clochard. Vous l’entendez hurler, vous le voyez ramper sous les coups. Vous ne bougez pas, vous ne comprenez peut-être même pas ce qui arrive. Et soudain, le temps d’apercevoir la silhouette qui a bondi  sur la chaussée et disparaît en zigzaguant entre les voitures,  vous n’entendez plus que  le roulement imbécile des marches de l’escalator. Par terre, à moins de deux mètres il y a ce paquet de chiffons agité de soubresauts   qu’on encercle avec étonnement. Est-ce que quelqu’un peut appeler la police ?

haut de page

… « ton chien é borgne si tu veu le trouvé vivant tu doi payé 10000 mille fran » Ecrite au crayon à papier sur une page de cahier d’écolier, truffée de fautes, la demande de rançon pouvait  passer pour une grossière  plaisanterie de cour d’école. On  pouvait en effet tout attendre de l’imagination d’une bande de galopins gavés de meurtres et d’enlèvements  télévisés. Nombreux devaient être  ceux qui, dans le quartier, savaient  que Théo avait perdu son toutou et des petits morveux  s’amusaient à lui faire peur. Pourtant,  il y avait quelque chose que je ne parvenais pas à saisir dans ce message, quelque chose de sournois qui tenait à la manière dont il avait été conçu pour réveiller l’angoisse de son destinataire. Un mauvais pressentiment m’avait brusquement envahi, comme si le feuillet que je repliais et rendais à  Théo avait dispersé autour de nous les effluves d’un épouvantable drame…  Je voulais réfléchir, trouver les mots qui pouvaient à la fois m’apaiser et rassurer Théo. A supposer que, comme je voulais le croire, des adultes aient effectivement volé ce chien, ils ne pouvaient être stupides au point d’ignorer le profit qu’ils pouvaient en tirer. Ulysse était de toute évidence un chien d’exception. Quoi de plus tentant que de chercher à  le négocier en échange d’une rançon mais l’affaire des Fontenailles avait suffisamment agité la police pour ne pas courir le risque de tomber dans un traquenard et se retrouver presto en prison. Pourquoi par conséquent ne pas essayer de le vendre,  à bon prix bien évidemment et, détail important,  en bon état ?  Mais le vendre à qui ? Un banal contrôle vétérinaire pouvait suffire à repérer un animal volé et justifier l’ouverture d’une enquête. Peine perdue… Je pouvais bien m’afficher confiant et détendu, ma pensée trébuchait, empêtrée dans une ronde  d’images tour à tour dissoutes et brutalement éclairées. Dépouilles de chats abandonnées à la boue d’un fossé,  pêle-mêle de rats et de lapins éventrés au fond  d’une bassine, regards éperdus de bêtes écartelées, égarées dans le non sens de leurs chairs crucifiées, brûlées, déchiquetées. « On devrait se méfier… Entre le vivant et la viande il n’y a qu’un tout petit moment  de  souffrance…»  Qui avait dit cela ? Franck ? Sabine ? Verena peut-être, l’autre soir au Chemin des Aulnes… Il n’était pas dans mes compétences de poursuivre les voleurs de chiens. En l’état, la disparition d’Ulysse relevait autant de la police que de la justice. Il fallait  que mon visiteur porte plainte. Je connaissais un ou deux inspecteurs qui, sur ma recommandation n’hésiteraient pas à l’aider à retrouver Ulysse.

Il s’était levé, renfilait son blouson, reprenait son casque, le calait sous son bras, se retournait sans me saluer, faisait deux pas, se figeait.

– Faudrait s’grouiller… Tu dois  m’aider. Mon chien, tu dois  m’le chercher. Y’aura pas d’embrouille. J’ paierai. J’suis correct.

Il baissait la  tête et je le voyais qui,  du bout de sa chaussure, traçait un cercle invisible sur le parquet. Compassion ? Apitoiement ? De celui qui partage la douleur ou de celui qui prend en pitié, lequel est le plus profondément  atteint, le plus sincèrement bouleversé  par la détresse d’un être ? Il y a des mots comme ça, qui vous carillonnent dans la tête sans que vous sachiez trop ce qui les sépare. Qu’est ce qui m’a poussé à le retenir ? Et pourquoi cette feinte désinvolture avec laquelle je l’ai  reconduit vers l’ascenseur ?

–  Allez ! On va le retrouver ton chien.

Debout, face aux fenêtres ruisselantes de pluie, je suis resté à attendre  que cesse le chuintement des câbles dans les gaines de l’ascenseur. Je guettais  les cliquetis  de grilles ouvertes et refermées, le claquement de la  porte d’entrée, le silence, lisse et immobile et c’est alors que, pour la première fois  je l’ai entendue. Piégée dans les épaisseurs de murs et de moquettes, une pendulette aux accents de cristal qui décomptait patiemment les heures.

haut de page

… Comme chaque troisième vendredi  du mois, je devais rejoindre  les habitués du 15 chemin des Aulnes à l’une de ces conférences-débats organisées tous les deux mois par l’association de protection de la vie animale dont j’étais devenu membre. Et pour ce qui était de ces soirées autant dire qu’on ne s’y ennuyait pas. Dès lors qu’il s’agissait de débattre du tort fait au vivant, tout conférencier, qu’il soit médecin, juriste, chercheur, éleveur ou  simple quidam, était chaleureusement invité à faire part de son expérience et de ses réflexions. Et on ratissait tout aussi large  côté public. Membres cotisants, curieux ou sympathisants, professionnels ou bénévoles, tous viviers confondus, quiconque  avait à cœur de se dresser contre la maltraitance envers la faune sauvage ou domestique était le bienvenu. Et questions. Au fond de la salle ? Au premier rang ? Si un homme n’est pas un singe et si un singe n’est pas un chat comment peut-on être sûr que le vaccin testé sur un chat et toléré par un singe conviendra à un homme ? Doit-on tolérer que pour devenir médecin ou vétérinaire il faille nécessairement s’exercer à vif sur  des animaux et pourquoi sur des singes plutôt que sur des grenouilles ou des souris ?  Serait-ce parce qu’ils sont payés pour trouver, que les chercheurs  se croient obligés de dépecer ou démembrer des centaines de chats et de lapins? Quelle différence faites-vous entre autoriser et réglementer l’abattage des bébés phoques ? Qu’est ce qui nous prouve qu’un crapaud souffre moins qu’un mammifère quand on l’écorche ? L’assistance  se voulait attentive, les intervenants disciplinés. Mais au nombre, se mêlait toujours quantité de  vrais ou faux adversaires et partisans de l’expérimentation animale, du végétalisme, de la chasse, de la réintroduction du loup et de l’ours ou de la pêche à la baleine. Très vite, le ton montait, les esprits s’échauffaient. Invectives, sarcasmes, fou-rire, huées. On s’égosillait, on philosophait,  au centre, à droite, debout, assis. Bénévoles, experts, routards ou navigateurs au long cours, grignoteurs de graines  et de fleurs d’un côté contre carnivores et tireurs au  faisan de l’autre. Des pingouins par milliers ?  Mais  mon cher avec tout ce que nous balançons à la mer, dans moins de vingt ans, il n’y en aura plus de pingouins ! Je vais vous le dire moi, ce qu’il y a dans votre pommade à rajeunir! Sauf votre respect, vous vous tartinez à la graisse de vison, ma chère Madame ! Parce que  vous, vous trouvez que deux mille  francs d’amende pour avoir  laissé trois chevaux mourir de faim et d’épuisement, c’est assez ? Tranquille le type ! Il a enfermé ses deux griffons dans des sacs avant de les jeter au fleuve et il attend au bistrot qu’on le convoque au tribunal ? Et pillage des océans et dictature du profit, et disparition des espèces et bétonnage et réchauffement climatique et  mort des abeilles et pollution des lacs et des rivières et porcs et volailles en batterie et massacre des éléphants et  trafic de cornes de rhinocéros,  jusqu’à ce que, micros coupés le président invite la meute à se désaltérer et se restaurer autour des tables préparées à l’attention des invités et membres présents.

Ce soir  là, tous ceux que rien n’appelait dans les foyers, s’étaient attardés autour des tables. Une information circulait, largement commentée d’un groupe à l’autre. Un accident s’était produit un peu avant le lever du jour,   à la hauteur des Bois de la Douve. Un motard roulait en direction de la ville,  quand la voiture qui le suivait est venue se coller sur sa gauche avant de le percuter à deux reprises et l’envoyer au fossé. Il venait d’être retrouvé, enchainé tout nu à un arbre et bâillonné  avec du  ruban adhésif. Franck m’entraînait à l’écart.

– Figure-toi que je le connais bien celui-là. Je ne sais pas combien de fois les réceptionnistes lui ont glissé la pièce pour son service. Il est à l’hôpital avec trois côtes cassées, les jambes truffées d’hématomes  et une bonne ration de points de suture sur le crâne.  La moto a été  brûlée. Il transportait  une chienne et ses petits dans son  coffre à bagages. On a ramassé les cadavres dans la boue. La mère avait l’arrière-train en miettes. Il a fallu l’endormir. Tu te souviens des astrophysiciens, Edwin et Richard, les amis de Fabrice ? Comme par hasard, c’est leur voiture qui a servi de tamponneuse. Ils la parquaient sur une place louée derrière leur immeuble, elle a été retrouvée sur un parking de supermarché. Ils ont dû passer la journée au commissariat.

– Pourquoi ?

– Parce qu’ils  ont le très vilain défaut d’être britanniques.

– Parce que c’est un défaut !

– S’en est un, quand on peut être soupçonné d’appartenir  à ces sectes d’extrémistes qui boutent le feu aux fermes d’élevage ou transforment les laboratoires de recherche en champs de bataille. Mais, cette fois, mauvaise pioche pour les flics ! Nos copains ne sont que d’aimables chasseurs d’étoiles.

Autour de nous,  les avis fusaient. Peu de chance de retrouver le chauffard… Sûrement un règlement de compte entre trafiquants…  L’été dernier c’est une camionnette qui a été débarrassée en plein jour de toute une cargaison de beagles et de souris d’élevage… Encore un coup des adversaires de la vivisection et du commerce de fourrures… Erreur, erreur mon cher, ces gens là ne laisseraient jamais des bêtes agoniser dans un fossé… Pour ma part, j’étais troublé, emporté dans un jeu de questions et réponses que je ne maîtrisais pas. Que pouvait faire ce livreur de viandes à disséquer, à quatre heures du matin et précisément dans ce secteur des Bois de la Douve ? Et cette chienne avec  ses petits ?  Où les avait-il trouvés ? Où les avait-il volés ? Qui pouvait savoir qu’il allait emprunter cette route ? D’autres margoulins de son espèce,   très bien renseignés sur l’origine de la marchandise et la commodité de s’en emparer ? Des petites frappes recrutées avec mission de corriger un second couteau indélicat et qui auraient  poussé le châtiment jusqu’à enchaîner le félon sur place ? N’y avait-il pas dans cette sordide bizarrerie une intervention délibérée d’interpeller, de défier ? Mais défier, interpeler qui ?  Et pourquoi ? Et ce leitmotiv qui tournait et tournait encore et sans fin dans ma tête…  A quatre heures du matin, dans ce secteur des Bois de la Douve. Précisément, là où tel saint Christophe surgi des nuages, j’avais étendu mon aile protectrice sur une cycliste en détresse. Une prénommée Nora, follement éprise d’un éleveur de rats albinos, féru de camping-caravaning, celui-là même  qui avait éveillé la fureur d’Ulysse…

haut de page