Les noces de venin

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… Tu crois qu’elle aurait pu avoir un enfant avec cet officier?

– Avoir un petit ? çà oui, j’ai toujours dit… Une femme comme elle, tu penses bien…Elle avait les sens très forts. Mais on en a rien su au village.  Ici, on aurait pas accepté. Elle l’aura fait passer. Une femme quand elle veut pas du gosse, elle boit de l’ergot de seigle ou alors elle va voir une matrone qui accepte de la débarrasser. Au château ils avaient la fortune et ils pouvaient bien payer pour çà. Moi j’ai toujours douté…  mais on peut pas prouver, tu comprends.

Les yeux éteints fixaient les lignes floues du platane planté devant la fenêtre, tandis que sous ses doigts les fuseaux cabriolaient de fils en épingles. Jeannette remontait paisiblement vers ses souvenirs, les soulevaient un à un comme pour vérifier chaque fois qu’ils étaient encore bien vivants.

– On a rien su, non , valait mieux pas. Et puis c’est pas la Joséphine qui parlera. Pourtant elle en a vu celle-là au château et elle en sait des choses,  pour çà tu peux me croire.

La Joséphine était lavandière à Saint-Marcel. Elle vivait seule, au fond du village, dans une vieille bergerie noircie par la crasse et la fumée. Tout le monde connaissait la frêle silhouette noire encapuchonnée de laine qui chaque jour remontait du lavoir pliée sous les grandes banastes de linge. A quatre vingts ans passés elle offrait encore ses services dans les fermes et les maisons, en échange d’un peu de bois ou de quelques laitages. On lui confiait les draps ou les grandes pièces de toile qu’on ne pouvait pas laver dans les bacs de la cour. On lui fournissait  le savon et la brosse, parfois une coussin pour mettre dans sa vieille caisse et elle devait tout ramener avant le soir. Elle lavait par tous les temps et Bernadette se souvenait d’avoir vu en hiver les glaçons pendre aux poignets de sa veste. Pourtant elle n’avait pas toujours été cette miséreuse charbonnée par la saleté. Elle avait eu son heure de gloire du temps où elle lavait le linge du château. Elle avait treize ans quand les Montandin l’avaient prise à leur service. Durant plus de cinquante années, elle avait blanchi et bouilli tout ce que La Renardière avait pu salir, depuis la délicate lingerie des noces  jusqu’aux souillures des accouchées. Elle n’avait rien ignoré de l’intimité de ses maîtres et les gens de Saint-Marcel, les femmes surtout, la jalousaient pour en avoir pénétré tous les secrets. Ils ne pouvaient pas la dépouiller du privilège de savoir et de savoir plus qu’eux. Alors ils se vengeaient en la trouvant trop fière avec ses tresses bien nouées et ses peignes d’écaille, ses robes à dentelle, ses fichus empesés et ses souliers en cuir fin, les mêmes que les riches font confectionner sur mesure à C… A la mort de Charlotte, elle avait dû se réfugier au couvent pour fuir les chiens et les humiliations de ceux qui lui reprochaient sa fidélité à l’Allemande. Ce n’est que par charité qu’on l’avait laissée s’installer dans l’ancienne bergerie des Poulot où elle achevait de vieillir.

– Et que devrait-elle savoir la Joséphine?

– C’est rapport aux linges… –

– Quels linges?

– Ceux qui séchaient plus les quatre derniers mois…Les linges des affaires, quoi.  C’est parce que je ne les ai plus vus que je me suis douté.  Mademoiselle avait plus ses affaires, je suis sûre. Ah oui je suis sûre! Le sang çà se lave tous les mois et si la femme attend un petit elle peut pas  le cacher, rapport au retard et à ses lessives.

Bernadette avait déboulé chez nous à onze heures du soir avec l’incroyable nouvelle.

– Mademoiselle n’avait plus ses affaires quand elle a quitté le château!

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…Et je dormais profondément et je ne sais combien de temps j’aurais encore dormi si la tempête ne m’avait pas réveillé. La fenêtre s’était ouverte sous l’effet d’une violente bourrasque. Alors que je me précipitais pour la refermer, un souffle   brûlant me repoussait  au  fond de la pièce.  Les vitres et les miroirs volaient en éclats, les ampoules électriques pulvérisées se dispersaient en pluie à travers la chambre. Une vague  de lumière incandescente s’était ruée  à l’assaut des murs et du plafond. L’air vibrait, rugissait, grondait comme traversé par les hurlements de centaines de fauves déchaînés. Une ombre dansait et grandissait dans l’encadrement de la fenêtre, s’enroulait et se dépliait,  ondulait, s’étirait et peu à peu s’approchait telle une voile abandonnée au  vent. Elle s’arrêtait  à portée de ma main, hésitante, oscillait un instant et subitement, dans un interminable miaulement,  se déchirait en libérant la masse éclatante du chat. L’animal feulait, crachait, raclait le sol de ses griffes et me fixait de ses pupilles jaunes, immenses et dilatées. Et puis,  tout s’éteignait. Le chat, les murs, la fenêtre avaient disparu, comme fondus dans les profondeurs de la nuit. Je flottais, suspendu au-dessus de mon corps, dans des ondes de vapeur violette. Mon regard embrassait toute l’étendue de la ville et des collines environnantes, loin par delà le clos Ménestrel dont je reconnaissais les demeures alignées sous la lueur rose des réverbères. Je percevais clairement le roulement d’un équipage lancé à vive allure sur la pierraille d’un chemin. Il franchissait l’horizon. Il approchait. Je pouvais  distinguer nettement les traits du conducteur, un homme d’âge mûr, en costume sombre et col glacé, la bouche ombrée d’une fine moustache dorée, le regard clair sous les sourcils blonds. Il paraissait somnoler, indifférent à la femme en longue robe bleue à col de dentelle qui se tenait debout près de lui, et qui, à coups de fouet cinglait l’échine des bêtes affolées et les lançait vers l’abîme ouvert sous leurs sabots. L’homme basculait. Je le voyais rouler  et rebondir dans la poussière, les pierres,  et les éclats de l’attelage avant de se disloquer contre un rocher où la femme attendait, assise, en tressant ses boucles noires. Elle se levait, ramassait une  longue pièce de fer parmi les débris épars et la lui plantait dans la gorge. Une main m’empoignait.

J’étais allongé dans le lit. Birgit était déjà levée et préparait du café. Je me dressai d’un bond. La chambre était paisible, intacte. J’avais encore rêvé ! Oui. J’avais rêvé.  Je pensais à Bernadette. Elle n’aurait eu aucun mal à trouver un sens à ce délire onirique. J’hésitais pourtant. Je ne manquais jamais de contrer la fantaisie de ses allégations par mes discours raisonneurs et sentencieux. J’avais toujours raillé son approche magique du monde et ses références au surnaturel. Je ne pouvais décemment pas me présenter devant elle, piteux et désemparé à cause d’un songe. Me savoir aux prises avec des visions nocturnes et quelques hallucinations ne manquerait pas de provoquer ses sarcasmes. Elle aurait beau jeu d’égratigner ma fierté. Mais je me sentais menacé et je ne parvenais pas à définir la source du danger. C’était comme deviner une silhouette masquée par le brouillard, flairer une présence tapie dans l’ombre. Et cela approchait. De mystérieuses forces me cernaient lentement après avoir submergé Birgit.  J’essayais de me lever. Nous allions être en retard pour l’entrée en clinique. Je titubais, mes membres endoloris me portaient avec peine.

J’avais rempli le lavabo d’eau glacée m’aspergeais à pleines mains pour me ranimer, et commençais à  me raser. Le miroir me renvoyait les traits d’un visage bouffi et cireux que je ne reconnaissais pas. Je m’efforçais de regarder au-delà, dans le reflet de la chambre, vers le  lit défait. Je criais.

– Sur le matelas! –

.Je criais et Birgit n’avait pas entendu.

– Sur le matelas!

Le matelas s’enfonçait, creusé par un corps étendu et invisible. Je ne pouvais quitter le miroir des yeux. Cette fois je hurlais.

– Regarde! Sur le matelas !

La masse s’était déplacée. Elle devait avancer dans la chambre car je ne voyais plus les empreintes sculptées dans l’épaisseur molle de la literie. Je ne pouvais ni la suivre, ni m’en détourner.

– Le chat ! Viens voir le chat !

– Roland? Tu viens déjeuner? Tu es bientôt prêt

Birgit m’appelait depuis la cuisine.

– Tu ne m’as pas entendu crier?

Elle me regardait l’air amusé, et tendit le doigt vers ma joue.

– Je vois! Tu t’es méchamment coupé! On dirait que la journée démarre mal et que nous allons être en retard.

La Clinique !

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…Sous l’unique voûte en pierre de la chapelle, le ciel coulait à flots par les vitrages en ogive qui encadraient l’autel et nous nous étions assis pour nous recueillir un instant.  Derrière nous une  femme s’était faufilée entre les bancs. Sa robe bruissait et répandait une forte senteur d’eau ambrée. Elle s’était agenouillée. J’entendais ses murmures et le cliquetis des grains du chapelet déroulé entre ses doigts. Notre prière achevée, nous nous étions relevés et je fouillais en vain la nef du regard. Elle était déserte.

Je devenais donc fou? Rien n’existait de ce que j’étais certain de voir, d’entendre, de crier, de sentir. Je perdais tout repère. Les images, les sons me sollicitaient et je ne  traversais que vide et silence. J’avais machinalement ouvert les portières, mis le contact, embrayé. Birgit me parlait, je  l’écoutais à peine. Je brûlais d’envie de lui demander si elle avait entendu ou vu sortir quelqu’un pendant que nous priions. Je ne voyais rien des immeubles, des carrefours ou des rues.

– Tu penses que je deviens folle n’est-ce pas? Pourquoi ne réponds-tu pas?

– Tu es très fatiguée c’est tout. Ces choses là se soignent très bien.

– Et si j’étais réellement folle, si tout ceci n’était qu’un début. J’ai peur tu sais. Au fond je suis une gamine de l’assistance. Je ne connais pas mes antécédents.

Sa lucidité me poignardait au cœur de mes propres doutes. Moi aussi je chavirais mais elle n’en devait rien savoir. Je me devais de la rassurer.

– Tiens, quand nous serons mariés je t’offrirai un petit chien!

Des signaux rouges m’arrêtaient, des feux verts, des lumières oranges me forçaient à freiner, accélérer. Je n’avais même pas remarqué que nous étions arrivés devant l’immeuble.Le temps d’ouvrir la porte de  l’appartement  j’avais bondi sur le téléphone.

Par chance Bernadette était à son bureau, demandait des nouvelles de Birgit.

– Elle rentre quand ?… Tu verras elle sera bien soignée.

– Berna … Je dois te parler.

– Qu’est ce qui se passe ?

– Je dois te parler. Est-ce que je peux venir chez toi, ce soir ?

– Ce soir ?

– Ce soir.

_ Si tu y tiens.  Mais pas avant dix huit heures. J’ai beaucoup de travail ici.

Bernadette  habitait avec sa sœur et son beau-frère à Hauterive au nord de C… dans une ancienne bastide héritée de ses oncles. Les premières neiges de décembre avaient blanchi les touffes clairsemées des chênes et de pins. La route se contorsionnait entre les colonnades de troncs noirs dressées sur la nappe givrée, franchissait l’étranglement d’un pont et grimpait à flanc de colline entre les pacages et les labours, à l’assaut du hameau dont je pouvais apercevoir les feux cloués sur la toile grise du ciel. La nuit avait envahi la combe et je roulais à plein phares. J’arrivais à la hauteur des derniers chênes avant la rivière. Je n’ai eu que le temps de freiner. Une silhouette de femme, enroulée dans le voile d’une interminable écharpe à franges,  avait dévalé le talus, enjambé d’un bond le faisceau de lumière puis s’était fondue dans la pénombre, de l’autre côté de la route, poursuivie par son chien. La voiture avait chassé puis s’était redressée en zigzagant entre les parapets du pont.

– Vieille conne…

J’arrivais  en maudissant les folles qui promènent leur chien à la nuit tombée. Bernadette avait éclaté de rire

– A part ma sœur qui attend un bébé et n’a pas de chien à sortir, le père Bouchardon qui est sourd et les Levraut qui n’élèvent que des poules, je ne vois pas qui pourrait s’amuser à gambader devant les voitures à cette heure ci.

– Tu vas peut-être dire que j’ai des visions.

– Non, mais c’est tout de même surprenant.

– Le chien était noir avec une taie sur l’œil. Tu sais… ce genre de cabot dodu qu’on appelle bouledogue… Je l’ai très bien vu dans les phares.

– Et la femme?

– Très grande pour une femme… Tiens, mais j’y pense maintenant, elle était en chemise.

– En chemise! Au mois de décembre! Avec ce froid! T’es sûr que ce n’était pas un fantôme au moins…

– Des fantômes…  Si je te disais que j’en vois depuis plus de six mois!

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