L’ombre du bison noir

 

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historique du roman

… Trois sommeils avaient passé. L’eau commençait à bouillir dans le chaudron. La porte s’était ouverte. Pohawe, la femme-médecine était de retour. Elle avait ramassé de la sauge et en jetait une pleine  brassée sur les braises. Les herbes crépitaient et la  fumée montait, blanche et âcre, chargée d’odeurs de sucs et de résine brûlés.

– Woogee n’est pas encore là…

– Il viendra quand le bébé sera né.

Wanada était dans l’ombre, couchée sur le châlit recouvert de peaux. Elle haletait, gémissait. Depuis le matin, la vie avait cessé de caracoler dans ses entrailles et lentement glissait  vers le jour, silencieuse, soumise à la force qui l’enserrait, l’écrasait, la relâchait pour  la happer à nouveau, la déglutir et la relâcher encore. Pohawe s’était approchée. Elle avait posé une pierre brûlante sous les reins  de Wanada et lui palpait le ventre.

– Il avance. Mais ce n’est pas la tête qui vient.

– Je vais mourir, je le sais. Je souffre trop. Il me tuera, j’en suis certaine.

Pohawe ne répondait pas. Elle était assise près du foyer,  un bol en bois calé entre ses genoux. Du bout des doigts elle malaxait  des feuilles et des graines, les  jetait dans le chaudron, pincée après pincée, en lançant une interminable incantation, un ululement rauque et lugubre, semblable au cri d’une bête à l’agonie. Elle se relevait, s’approchait, ouvrait un large éventail en plumes d’aigle et dessinait de grands cercles sur le corps, allant et venant depuis les seins jusqu’à la niche sombre du pubis.  Elle psalmodiait, les yeux mi-clos, balançant doucement la tête, de droite à gauche, de gauche à droite et il semblait à Wanada qu’elle pleurait.

– Il faut te lever maintenant. Il faut te délivrer.

Elle  avait soulevé Wanada par les épaules et la poussait entre deux épieux plantés de part et d’autre d’une fosse garnie de paille. Wanada les avait saisis à pleines mains mais son corps raidi par la douleur avait brutalement ployé. Pohawe la relevait, l’arrimait à nouveau et de ses deux bras lui pressait le ventre de toutes ses forces. Wanada s’était accroupie.  Elle hurlait. Sa chair craquait, se déchirait et lentement  expulsait une chose molle et gluante, une chose  toute sanguinolente qui tombait dans la fosse et se mettait à brailler et se débattre. Pohawe s’en emparait et d’un coup de couteau tranchait le cordon  qui l’entravait.

– C’est une fille! Une fille.

Le soir tombait.

Pohawe avait ravivé le feu. Elle avait  repris sa mélopée et tournoyait sur elle-même en agitant des lanières de cuir tressées d’os et de perles. Son ombre roulait et ondulait tel un immense voile noir déployé le long des murs. Wanada avait noué les doigts sur la plaie béante qui  gouttait entre ses cuisses. Les lèvres serrées, elle retenait son souffle pour ne plus avaler l’infecte odeur de sang qui l’enveloppait. Wanada avait fermé les yeux. Il lui semblait que le sol vibrait sous sa couche, secoué par le martèlement de centaines de sabots.

– Woogee…Woogee… Il arrive. J’entends les chevaux!…

Ses forces l’abandonnaient. On la forçait à boire, un breuvage atrocement amer qui la faisait suffoquer et vomir. Des mains la fouillaient, l’écartaient, l’essuyaient, la soulevaient et délicatement  la repliaient. Elle n’était plus qu’une écorce, elle flottait, elle tourbillonnait emportée dans un vol de papillons rouges.

Woogee…Woogee!

Pohawe s’était précipitée dehors. La harde déferlait par dessus les tertres et plongeait vers la rivière. Cinq cavaliers étaient à ses trousses. Harcelés par les fouets, les chevaux de tête avaient suivi l’étalon dans  les remous glacés et se laissaient dériver entre les escarpements rocheux de la rive. Les autres avaient dévié leur course et remontaient la berge au galop, flanc contre flanc  avec leurs poursuivants. Soudain l’un des hommes avait basculé. Pohawe l’avait vu  rebondir dans la boue avant de disparaître dans le chaos des sabots. Et puis elle avait aperçu Woogee. Il avait surgi  de la prairie et il chargeait, dressé sur les étriers. Il tirait. Une deuxième flèche. Un autre cavalier tombait. Woogee chargeait. Il bandait encore son arc et des coups de feu claquaient. Suspendu au collet de sa monture Woogee glissait lentement, se détachait, roulait sur les graviers. Pohawe s’était figée. La terre, l’eau explosaient autour d’elle. Uncheval avait jailli,  et elle le regardait,  un alezan, monté par un homme à chapeau noir  et elle voyait un pistolet qui se levait, se tendait, la visait. Elle ouvrait les mains, elle criait…

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… Dès le lendemain, l’agent Bradley avait repris la route d’Anadarko, escorté par le capitaine Pawly. Il avait fait donner  une mule à la nourrice. La femme, enroulée jusqu’aux chevilles dans plusieurs épaisseurs de couvertures, avait sanglé le nouveau-né dans une sorte de nid garni de lapin, un étroit fourreau ficelé sur une planche qui pendait au  devant de la selle.  Balancé  par le tangage de la monture, le petit s’était endormi. Les bêtes allaient leur pas. Des odeurs montaient de pierre  et de mousse détrempée. L’hiver se repliait. Les brumes avaient fondu dans le ciel et  le jour vibrait, dur, tranchant comme le cristal. A perte de vue l’herbe se redressait, ruisselante d’eau et de soleil entre les touffes d’aubépines et de pruniers sauvages.  Bradley s’abandonnait mollement à la houle de ses pensées…  Depuis la reddition des dernières bandes comanches, il était le troisième agent que l’administration avait envoyé pour gérer au mieux le quotidien de la réserve, quotidien fort paisible en vérité. Finis les valeureux comanches qui massacraient les imprudents aventurés sur leurs terres! Finis les Princes des Plaines! Les temps n’étaient plus où ils  s’échappaient et répandaient la terreur dans les ranchs, disparaissant ici, resurgissant ailleurs, partout et nulle part à la fois, pillant et saccageant, insaisissables, emportés dans le formidable galop de leurs chevaux. Fini tout ça! Les militaires s’étaient chargés de pacifier la région et il fallait  reconnaître que la cavalerie avait  fait du beau travail. En prison les braves guerriers, au froid et  à la viande crue! Quant aux chasseurs, ils pouvaient être fiers du coup de main. Des milliers de bisons exterminés pour affamer les vaincus et empocher les dollars…Vrai! Pauvres Comanches! Dépouillés, parqués, timbrés, comme des animaux sauvages, réduits à mendier la pitance du gouvernement pour ne pas crever tout à fait! Washington pouvait dormir en paix, plus rien ne ferait trembler la terre. Les joyeux cow-boys pouvaient se répandre. Et ils ne s’en privaient pas les bougres!  On en signalait tous les jours, installés avec des centaines de bêtes hors des zones autorisées… L’ennemi aujourd’hui ce n’était plus l’indien, c’était l’éleveur, le trafiquant quand ce n’était pas le voleur de bétail… La sale histoire que ce meurtre…Woodward avait promis un rapport détaillé sur les circonstances du drame et il lui faudrait l’étayer de ses propres commentaires. Commenter quoi? Ajouter quoi? Tout le monde savait depuis belle lurette que la réserve était devenue le champ ouvert de toutes les convoitises et de tous les trafics. Qui s’en souciait? Les hommes ne respectent vraiment que ce qu’ils redoutent et  qui  pouvait encore redouter l’indien? Au fond,  s’il disparaissait, qui s’en apercevrait, qui s’en désolerait? Quelques idéalistes peut-être, quelques nostalgiques des sociétés en voie d’extinction,  mais les autres, les banquiers, les spéculateurs, les industriels, tous ceux que ces milliers d’hectares de terre comanche faisaient saliver, tous ces fauves pressés de fouiller les montagnes et de détourner les rivières? Ceux-là, ça les démangeait plutôt de traiter l’indien comme le bison, d’en faire des grands tas de chaque côté des routes et de laisser les carcasses sécher au soleil… C’était si peu de chose un indien dans leurs cervelles de rapaces, un bon à rien incapable de faire fructifier ses terres, un sauvage qu’on pouvait amuser avec un fusil et un peu d’alcool, une mauvaise herbe plantée entre l’Est et l’Ouest et qu’il fallait arracher au plus vite si l’on voulait ouvrir la route de la civilisation. Le pire était que ces inepties avaient fleuri dans la  tête des sénateurs… A en juger par les derniers courriers de Washington, il s’en tramait de drôles là-bas au Congrès… Des  géomètres étaient annoncés pour le début de l’été. Pas besoin d’être grand clerc pour deviner ce que cela cachait. On n’envoyait pas des gars pour arpenter et mesurer, sans avoir quelque droit à établir sur le sol. Washington s’apprêtait à  revoir la question de la réserve, voilà tout  et pour ce qui était de revoir la question de la réserve, tout le monde savait ce que cela voulait dire…  Depuis le temps que les charognards trépignaient! Depuis le temps qu’ils la demandaient cette ouverture des terres pour creuser leurs mines et bâtir leurs villes! Le gouvernement avait sûrement fini par céder! On allait morceler, distribuer parcelles et titres de propriété, lancer les mômes, les mules et les chariots à l’assaut de la Grande Prairie…   Et foin donc des nobles  traités de paix et des  grandes intentions! Pousse-toi l’indien, tu es fait,  la civilisation a besoin de place! La civilisation!  Quel joli  mot pour une mise à sac! Vrai, il partait au bon moment. Au moins il ne verrait pas ça…

 

Pawly chevauchait en tête avec ses éclaireurs, perdu lui aussi dans ses réflexions. Il avait décidé de rendre visite au marchand O’Brien. D’ordinaire, quand on distribuait les rations, sa boutique était remplie d’indiens. Cà venait de tous les campements et  ça  bavardait et ça caquetait là-dedans, assez pour qu’on soit sûr d’y cueillir quelque chose!… Drôle de bonhomme cet irlandais, rougeaud, trapu, des épaules de boeuf, un regard de vipère enfoui dans des buissons de sourcils roux, débarqué de  Lawrence avec sa charrette, son attelage de trois mules et sa licence de commerce fraîchement délivrée par le Bureau des Affaires Indiennes. Ben tiens!… Avait flairé l’aubaine le lascar. Avait compris que ration  ou pas ration, les indiens crèveraient de faim dans leur réserve. Savait qu’avec des copains bien placés au bureau pourrait mettre son nez dans les convois et trafiquer tant qu’il voulait avec le matériel ou les vivres. Pas fou le gaillard!  Alors l’indien qu’est-ce qu’il te faut aujourd’hui, du riz? des haricots? du café? Qu’est-ce que tu amènes en échange? Peaux de lynx? Peaux de loup? Du daim? Castors peut-être?  Faut voir…  T’as pas autre chose? Tiens, ces frusques, ces gamelles, ces dés à coudre , ces outils que le blanc t’as donnés, t’en as rien à faire. J’te les reprends et j’te donne à bouffer… Et toi l’autre indien ,t’aurais pas besoin d’une pioche, ou d’un dé à coudre ou qui sait d’un fusil.. Tiens, ça tombe bien, j’en ai à vendre… Mais attention, tu payes en beau daim ou en fourrures, loups, ours de préférence mais du premier choix, bien tanné, sinon j’prends pas… A moins que t’aies des dollars. Remarque si t’as pas assez pour payer tu prends, tu paieras plus tard… Salut Bill, comment ça va aujourd’hui dans les entrepôts? Alors, comme convenu, hein! Tu factures du beau drap à l’agence et tu livres n’importe quelle camelote. Le beau drap c’est pour moi et nous on s’partage la différence… On s’était  pas méfié avec celui-là. On avait préféré fermer les yeux parce que  faire sans lui, l’aurait fallu être costaud!… Pawly souriait. Il ne pouvait s’empêcher de lui tirer son chapeau à l’irlandais! Incontournable le bonhomme! Quelles que soient les rigueurs du climat ou du terrain, on pouvait compter sur lui pour assurer l’approvisionnement. Les pluies, les inondations, les éboulements pouvaient obliger les convois à  rebrousser chemin, le gouvernement pouvait interrompre l’acheminement des vivres,  ses rayonnages crouleraient toujours sous les produits et les articles les plus hétéroclites. Bonbonnes de pétrole, casseroles, lampes, pioches, sacs de thé,  savon, tonneaux de harengs, bougies, barriques d’huile, écheveaux de corde, barbelés, tout ce qui manquerait ailleurs, se retrouverait toujours chez O’Brien, la viande salée  comme le poisson séché, le bas de coton comme le paquet de tabac.  La canaille!..

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  … Dans une formidable clameur, les bêtes s’étaient ruées  pour se plier et se détendre corde après corde. Une… Et le galop étouffé dans la couche molle de l’argile désséchée. Soudés sur les garrots les cavaliers plantaient les talons, retenaient, relâchaient, sifflaient. Deux… Alan avait pris l’avantage. Imperceptiblement Scott le remontait. L’alezan filait, col baissé, vibrant de fureur. Trois… Je t’aurai!  Encore une. Je tiens bon! Je tiens bon! Le sol tremblait, grondait. Vas-y ma bête, vas-y ma bête! Vas-y le métis! Quatre… Le rouan flanchait. Scott avait plongé la tête au creux de la crinière. Encore une corde… Tu es le plus fort! Tu es le plus fort! Allez vas-y! Allonge! Allonge ma bête! Six… Le choc lourd des sabots éclaboussés de terre et la pirouette cabrée  dans la lumière.  Scott se redressait, se cambrait. Il avait gagné! Il avait gagné et enserrait à pleins bras le cou de l’alezan. Il avait gagné!

– Un cheval Alan! Je  veux un cheval Alan

– Tu l’auras…

La langue d’Alan n’était pas fourchue. Alan n’avait qu’une parole. Le lendemain il  s’était présenté  devant le  magasin. O’Brien était parti de bonne heure rejoindre Mac Murphy, un riche venu du Sud, qu’on croisait de plus en plus souvent dans les parages avec son  costume couleur de paille et qui avait la manie d’épousseter son chapeau blanc en le frottant contre  le coude pour en chasser la poussière.Wecke-e-ah était restée seule à ranger dans la boutique, des fourrures à entasser, des marmites, des gamelles à rentrer dans la remise, des sacs à vider, à remplir, comme chaque fois que les convois passaient et elle n’avait pas cherché à prêter attention au bruit des voix qui lui parvenait de l’extérieur. Scott bavardait avec d’autres gamins, Alan et les autres sans doute. De fait, Alan  tenait à la longe un jeune étalon qui fouaillait et grattait avec fureur, un cendré sans selle ni couverture,  vaguement  harnaché d’une  bride  entortillée  dans  la  crinière. Il proposait de le mener  sur le champ dans l’enclos d’O’Brien. L’endroit était suffisamment spacieux et il était aisé d’en chasser le bétail vers  les pacages avoisinants.

– Il est à toi, si tu peux le débourrer

– On y va…

Agglutinée le long des barrières, toute la bande avait assisté à  l’entrée en scène du cheval. Il trottait, la bride à l’abandon, s’arrêtant de temps à autre pour botter et ruer sous le nez des gamins déchaînés. Immobile au centre de l’arène, Scott l’observait qui frémissait,soufflait, prenait le vent et repartait en caracolant, semé d’argent et de neige, des lueurs de nacre dans le crin.  Pas à pas Scott s’était rapproché. La bride traînait au sol. Il se baissait doucement pour la ramasser. Imperceptiblement, doigt après doigt, il la grignotait. Tout autour, les cris avaient cessé, les bouches béaient, en alerte. Le cheval s’était arrêté. Il regardait la silhouette qui se glissait vers lui lorsqu’un hurlement avait retenti. Scott venait de bondir. Il s’était enroulé autour du garrot. La terre explosait, déchiquetée par la fureur de l’animal et Scott résistait, moulé sur les muscles de l’échine démontée. Sur les barrières on ne hurlait plus, on exultait.

– Il lâche… Il va tomber… Il va tomber

Scott n’entendait pas. Il avait fermé les yeux. Un  souffle brûlant l’avait brusquement soulevé et le  repoussait en selle.  Une puissante odeur de suint et de musc coulait dans ses poumons. L’enclos, les hangars, la terre, tout avait disparu, noyé dans une tourmente de ciel et de poussière. Une masse noire  avait surgi de l’invisisble et collée au flanc de l’étalon,  le refoulait contre la clôture. Emportée par l’assaut, la bête  glissait le long des barres, se tendait pour esquiver, allongeait le col, tentait de pivoter, de se dégager pour reprendre librement la course. En vain. L’ennemi la pressait, l’acculait, lui barrait la route, la forçait à mollir. Il cédait enfin. Il s’immobilisait. Une ombre flottait autour de lui et lentement se diluait dans l’onde grise des nuages.  A demi étourdi, Scott avait vu le sol revenir et se dérouler sous le sabot indécis de sa monture. Il avait planté le talon. Docile, le cheval avait pris le pas, salué par de frénétiques applaudissements.

– Dis donc toi le morveux, tu l’as trouvé où ce canasson ?

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…  Bien qu’on fût mardi, jour de classe,  le directeur avait consenti à convoquer l’élève au parloir. A la vue du jeune garçon, jaune et   maigre dans la longue jaquette noire de l’uniforme, les cheveux maladroitement coupés répandus rebelles sous le bonnet galonné d’or, Matilda avait étouffé un cri et lui avait saisi  le bras en chuchotant :

– Ron!Tu as vu… C’est un indien…

– Scott, voici Monsieur Wallace et Madame Wallace. Monsieur Wallace est un cousin  de ton père. Monsieur Wallace est médecin. Il est  chargé… Si vous voulez, bien Monsieur Wallace. Je préfèrerais…

L’enfant avait écouté la lecture de la lettre sans qu’aucune émotion ne vienne brouiller l’eau glacée de son regard, après quoi il avait attendu en silence l’autorisation de se lever et de regagner sa classe. Ron l’avait arrêté au moment où il s’apprêtait à refermer la porte.

– Si tu as besoin de quelque chose… Monsieur le Directeur vous nous ferez savoir…

– Bien sûr. Bien sûr

Ils avaient pris congé, soulagés de s’être aussi aisément délesté de la charge mais sur le trajet du retour, Matilda n’avait pas cessé de se lamenter.

– Ce petit indien, tout seul…

– Un métis. Sa mère était indienne. Lui, est  métis

– Ah mon dieu un métis! Dans notre famille! Je  voudrais n’avoir jamais vu ça… Comme il t’a regardé. Pas une larme, rien. C’est affreux. Les gens de cette race n’ont vraiment aucun sentiment.

– Taisez-vous! Vous ne répétez que des sottises.

– Qu’allons-nous faire Ron? Qu’allons-nous faire?

Ils avaient laissé le temps passer, espérant que le visage de l’enfant s’éteindrait enfin dans leurs pensées, qu’ils pourraient à nouveau  aller et venir, affranchis du souci d’un vague et malencontreux parent, un sang-mêlé livré à l’oubli et à la désaffection quelque part dans un internat religieux de la ville. Mais ils avaient eu beau faire, ces quelques minutes d’entretien avaient suffi à empoisonner  leur quotidien de douloureuses réminiscences. Un matin, à l’insu de Matilda,  Ron s’était résolu à solliciter  un entretien auprès du directeur de la pension. Il ne voulait pas déranger. La sympathie, et sans doute une part de curiosité, le poussaient à en savoir plus sur ce garçon et sur les circonstances qui l’avaient fait envoyer dans un établissement aussi éloigné des siens.

– La mère était comanche et d’après ce qui m’a été rapporté, elle avait sur lui une détestable influence. Ne sachant trop comment faire pour arracher son fils aux effets d’une éducation quasi préhistorique, le père avait pris conseil auprès du pasteur. Wesley Tennysson, est méthodiste. C’est  un vieil ami à moi, très investi dans la cause indienne, un peu trop d’ailleurs… C’est lui qui m’a   convaincu de prendre son protégé en charge. Croyez-moi, il m’a fallu réfléchir avant d’accepter. Vous comprenez, mes pensionnaires ne sont pas des plus fortunés, tant s’en faut, mais ils ont le sens de la race et leur livrer un pauvre diable mâtiné d’indien… Je ne voulais pas d’un martyr chez moi.

– Il est de père irlandais.

– Et de mère comanche, surtout… Moitié comanche, et moitié irlandais. Cela pouvait suffire à le rendre, disons… un peu trop différent… heureusement…

Il avait éclaté de rire.

– Savez-vous comment il s’est imposé?… Aux dames… Ses camarades ont eu la mauvaise idée de l’initier à ce jeu… Il les bat tous aujourd’hui. Incroyable. Je n’ai vu jamais vu un élève comprendre et apprendre aussi vite… Voilà six mois qu’il est chez nous et il parle et écrit presque couramment notre langue.

– Il ne parlait pas anglais?..

– Il l’approchait, il l’approchait… quant à l’écrire! Je gage que Wesley n’avait pas dû souvent le voir sur les bancs de sa classe… Mais ce n’est pas cela le plus étonnant… Non, c’est son aptitude aux disciplines logiques, l’arithmétique, la géométrie, la grammaire. Cet enfant a une capacité de raisonnement absolument stupéfiante…  Quelque chose de prodigieux. Ses professeurs ne sont que louanges à son égard. A croire qu’il a rassemblé tous les talents de notre race.

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