L’oiseau rouge-gorge

 

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—Aurélie a arrêté l’enregistreur, un déclic, un léger déclic, figeant l’intrigue dans le faisceau d’un invisible projecteur.

Maud, Sylvie…

Deux sœurs, deux ombres malhabiles qui ont un jour émergé dans son esprit, argiles molles et incolores qu’elle s’est aussitôt employée à pétrir, modeler et grimer sans trop leur laisser le temps de se découvrir une âme, une histoire, un destin. Deux sœurs et toujours le même processus, comme à chaque fois qu’elle se penche sur les pages encore vierges d’un nouveau roman, deux personnages emportés par les pulsions d’une inexplicable vitalité, qui lui ont échappé pour aller  se perdre au fond des eaux troubles d’un devenir dont rien ne semble vouloir infléchir  le cours. Toujours le même processus? Peut-être… Non pas vraiment en fait. Etrange, cette oppressante certitude que quelque chose ne fonctionne pas, que ces deux êtres saisis à travers l’onde floue de l’imaginaire ont perdu l’habituelle transparence des créatures de fiction destinées à se dissoudre. Ils rôdent, diaboliquement présents, diaboliquement proches, porteurs d’un danger sournoisement infiltré en eux.  Deux sœurs… Deux sœurs, et un homme partagé entre l’amour de l’une et sa passion pour l’autre. Deux sœurs. Deux  inconnues installées dans  l’espace creusé par le  récit. Où les a-t-elle rencontrées? Pourquoi ce sentiment diffus qu’elle s’efforce de chasser comme une extravagance de son esprit et qui à peine dissipé revient l’étreindre? Pourquoi cette conscience sourde  d’avoir par mégarde ouvert la porte à des entités marquées au fer du vivant? Et cette sensation d’être aspirée dans les touffeurs d’un drame de la vie ordinaire, d’entendre grincer les rouages d’un monstrueux engrenage?

.Dehors les pas de Gaelle enfoncent dans  le sable mou de l’allée. La maison s’endort, agitée d’ultimes soubresauts, des craquements de bois fatigué, des soupirs de fenêtres disjointes, des murmures d’étoffes lasses. Une voiture ronronne sur la route, ralentit au bas du chemin, reprend l’élan.

Deux sœurs…  Pourquoi de nouveau ce trouble ?  Pourquoi cette appréhension,  cette crainte absurde d’avancer, de se pencher et de regarder au fond de l’intrigue ? Pourquoi ce sentiment d’avoir réveillé d’obscurs maléfices ? De quoi se surprend-elle ? Depuis que la maladie  l’a rendue aveugle, ne porte-t-elle pas en elle la conviction de ne rien créer, de ne rien concevoir, d’être continuellement traversée par un courant d’infimes particules en effervescence, d’être avec les mots, comme le peintre avec ses couleurs, comme le musicien avec ses harmonies, un canal conçu pour amplifier l’écho  des êtres et des choses, un médium destiné à en matérialiser l’essence ? Pourquoi vouloir ignorer le pouvoir qui lui a été donné ? Ne sait-elle pas que ses sens exacerbés par l’infirmité lui restituent à l’infini les moindres vibrations  de la vie ? Le monde n’est pour elle que souffles, ondes et  palpitations, rumeurs de l’invisible. Si elle ne voit plus les êtres, elle les sent, elle les devine, tantôt égarés et tremblants dans les ombres de leurs rages et de leurs ressentiments, raidis par l’indifférence, tantôt bouillonnants de joie, limpides, transparents comme l’eau des cascades. Ils rayonnent et le monde s’écoule à travers eux. Ils sont la ville, fracas de métal, tumulte  de lumière, poussière de pierre et de béton, odeurs lourdes de gaz et de goudron. Ils apportent la terre, bruissements de vents, rumeurs de ruisseaux, fouillis d’humus, d’eau et de glaise. Un soupir, un silence, un tremblement, un rire  dans la voix, ils deviennent une histoire.

Deux sœurs… D’où sont-elles venues? Ont-elles seulement un lien avec une quelconque réalité ?

En bas, des clefs cliquettent dans la serrure de l’entrée. La porte s’ouvre, se referme, repoussant dans le hall une ample bouffée d’herbe et de gravier détrempés. Une voix monte, familière, enveloppée dans des odeurs de pipe chaude.

– Je suis là  Aurélie. Je pose mon manteau…

Renaud est de retour.

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… Quand Nelly dit bon, c’est pour refouler la fureur qui la submerge, se remettre en ordre, annoncer les mesures d’exception, les grandes comme les plus insignifiantes. Bon, nous allons louer une salle, bon, qui a vu mon sac, bon, que peut-on faire avec mille francs, bon, je vais préparer des spaghettis, bolo ou carbonara, bon où en étions-nous ?

– Bon ! Voyons… Le téléphone est-il au moins en service ? Et puis ferme donc cette fenêtre !

– Pourquoi ?

– Parce que j’ai froid… Tu as entendu ce que j’ai dit ?

– Oui ! Bien sûr ! Mais dehors…

Un air, un très vieil air… Et un homme  dans l’impasse, au fond de la demie lune de terre bordée de charmilles, un homme campé dans la lumière des réverbères, un homme enveloppé dans un drôle de pardessus. Qui remontait son col. Qui sifflotait. Qui tapait  dans ses mains, des mains habillées de mitaines brunâtres, qui tour à tour battaient la mesure, s’arrêtaient pour se frotter et se réchauffer…

Un air, un très vieil air… Endormi au fond du souvenir.

– Tu as rendez-vous après-demain avec Jeanne Cheverny, mon avocate. C’est…

–  Nelly ! Regarde…

Quoi ? Je ne vois rien.

–   Le clochard !

– Un clochard ? Dans ce quartier. Tu as des visions ou quoi ?

– Non. Non. Il était là je t’assure et je l’ai déjà vu. Devant le salon de coiffure.

-Tu divagues je te dis et moi je vais fermer cette fenêtre… Tiens, en fait de clochard, ce que je vois c’est ta voisine… Elle va promener son chien… Comment s’appelle-t-elle cette dame ?

– Je n’en sais rien.

– Je sais pas, j’en sais rien… Est-ce que par hasard tu aurais un autre refrain ? Je disais donc… Tu as rendez-vous après-demain avec Jeanne Cheverny, mon avocate. Jeanne est une amie et je t’assure que tu peux compter sur elle. Je m’en vais. Tu peux boire, tu peux délirer à ton aise. Je reviendrai quand tu seras dans de meilleures dispositions. Tu entends ce que je te dis ?

Marion n’avait pas répondu. Elle n’avait pas non plus entendu la porte se refermer. Elle  brassait avec dégoût dans le désordre répandu autour d’elle et rassemblait les journaux froissés.   Il y avait un message entre les tasses à café, écrit à grandes enjambées, à la manière de Nelly – Maître Jeanne C. Cheverny – Cité Delacroix – Il y avait aussi une enveloppe au pied de la table, une enveloppe rose tendre avec une adresse tracée à la plume, à la ronde, à la mode d’autrefois, à la mode des écoliers penchés sur les interlignes. Elle ouvrait. A l’intérieur, une photo glissée entre deux feuillets blancs. Un couple de mariés  béatement installés sur le parvis d’une église, les gerbes et les bouquets de leur fête amoncelés à leurs pieds. Pierre en smoking gris. A ses côtés, l’épouse, éventrée, décapitée, à coups de ciseau…

Nelly ! Nelly C’est lui!

Marion avait hurlé…

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Maud aimait Boris et Boris  lui a préféré  Sylvie. Et  Maud a disparu. Accident ? Suicide ?

Nelly avait cessé de lire.

Les noms dansaient et roulaient sur la trame noire du texte, s’estompaient, fondaient dans le film des pages. De ligne en ligne le récit se brouillait, recouvert par l’onde trouble d’une tragédie étrangement semblable. Des visages se profilaient.  Aline, Marion.  Aline, l’ainée, la  grande sœur. Une longue fille brune et maigre, aux cheveux strictement lissés dans un catogan de satin gris vaguement assorti à la couleur de ses yeux. Aline qui aimait Pierre,  Aline abandonnée pour Marion, Marion la cadette si délicieusement fantasque.

Après la rupture des fiançailles, Aline s’était exilée à Paris où elle  préparait une licence en  histoire de l’art. Elle voyageait, beaucoup, en Grèce, en Italie le plus souvent. L’accident s’était produit non loin de Florence. Après une terrible  embardée sa voiture avait fini sa course dans l’Arno. Ejectée du véhicule, elle avait été hospitalisée dans le coma et n’avait repris connaissance que plusieurs jours après l’accident. Ses forces l’avaient abandonnée.  Ses jambes refusaient de la soutenir, les vertiges l’emportaient, il lui fallait s’accrocher comme une naufragée aux mots qui la fuyaient et la simple lecture d’un journal l’épuisait. Elle s’était péniblement rétablie, suffisamment toutefois pour décider de regagner sa chambre d’étudiante et reprendre les cours à l’Université. On s’était réjoui de tant de volonté. C’était ignorer les résolutions qui l’habitaient. Quelques semaines plus tard elle avait fait savoir à sa propriétaire qu’elle désirait changer de logement. Elle avait remis les clefs, payé les arriérés de charge,  le loyer jusqu’à l’échéance du bail, abandonné quelques paquets de livres et de babioles dans les entrepôts d’une association caritative et elle était partie. Nulle adresse, nul adieu, nulle trace du moindre projet de vie. Elle avait disparu.

Accident ? Suicide ? Comme Maud ?

...Cinq années ont passé…Sylvie, la sœur de Maud, s’est violemment éprise de Michael… Son mari, Boris, refuse de croire à la fin du bonheur… Sylvie  est  à Vienne où Michael a promis de la rejoindre… Jenny  lui apprend qu’elle est fiancée à Michael et attend un enfant de lui… Michael a accepté de rencontrer Sylvie pour la dernière fois…  

Bien sûr… Et  Marion a quitté Pierre pour Bruno. Bruno qui ne l’a jamais aimée…

De récit en résumé, les personnages s’éloignaient, se perdaient, disparaissaient, enveloppés dans des silhouettes moulées à leur image. Déroulées sur des fils parallèles du réel et de la fiction, deux intrigues se contemplaient de part et d’autre d’un écran de verre et  d’un épisode à l’autre, se resserraient, se rapprochaient, menaçaient de se confondre. Aline et Maud, Sylvie et Marion, visages alternes d’une même réalité ? Où était le sujet, où était le reflet ? Et Pierre, comme Boris, accroché tel un naufragé à l’épave de ses rêves. Pierre…  Pierre confronté à son infortune, qui s’est d’abord perdu dans les méandres d’une véritable démence, qu’on a vu longtemps rôder partout où l’on peut s’enivrer et brouter de la femelle jusqu’à plus nuit. Pierre qui  luttait encore, qui espérait confusément la fin du cauchemar, le retour de Marion, cette part de lui-même qu’il adorait, suppliait, couvrait de torrents de lettres et de poèmes et qui avec la froide indifférence dont on regarde un insecte se noyer, le laissait  se débattre et s’humilier. Pierre qui un jour a quitté l’arène pour ne plus revenir, pour aller se perdre en lointaine Afrique, en abandonnant son trousseau de clefs sur la table du salon, afin de signifier à la ronde qu’il s’immolait, qu’il cédait  les dépouilles de son  bonheur  à qui voulait en faire usage. Pierre avec son goût de l’opéra, qui croyait semer des symboles et faisait ricaner. Où vivait-il à présent? Une chose était  sûre, il n’était plus à N…

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