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… Lucien n’a plus qu’un bras. Il est sourd aussi. Depuis l’accident. Une aubaine cet accident. Une charge d’explosif qui part trop tôt, les rochers, la terre, les deux équipes entièrement ensevelies et lui craché comme un postillon à un vingtaine de mètres de là, un peu disloqué, mais vivant. Depuis,  en récompense, les doses lui sont accordées à la demande. Il force les commandes et vend le surplus, ce qui lui permet d’un mois à l’autre de sacrifier à son penchant pour l’élégance. Chemises, cravates, souliers, eaux de toilette. Les assistants de Miss Sigreste le laissent à ce petit commerce mais ils l’observent avec attention, c’est certain. A sa manière de faire tourner le fric des copains, pas de doute qu’il soit classé dans les utiles. Et utile, c’est autre chose qu’utilisable Un utilisable, c’est du sans génie, de l’outil. On s’en sert, occasionnellement, quelques jours, un ou deux par semaine, jamais plus d’un mois et jamais au même endroit, selon les nécessités du moment, généralement en Zone 3 mais aussi à Blumenfeld, là où les riches se gobergent dans l’or et les bois précieux, jusque dans les bidets C’est du pris dans le tas. Des femmes chargées de curer en cuisine ou en buanderie, des tâcherons de la terre, des besogneux des ordures, des bouffons musiciens ou acrobates, des jeunes aussi, habiles à farfouiller dans mystères informatique. Un utile, c’est autre chose. C’est généralement d’excellent cru, très charnu, très rond, très des tas de choses qui changent au gré du vent et de la mode et qui décident de qui est  le bon rat pour le bon trou…Utile, utilisable…

Escaliers, ascenseurs, escaliers et dans la transparence diaprée des vitrages, les sillons  huileux du fleuve, les prismes étincelants de la Cité, les flèches noires  de Miss Leu et Miss Sigreste,  les amoncellements brunâtres de Zone 4, les ombres incendiées des raffineries et des tôleries de Zone 3, les croûtes  vitreuses des serres, les carrés miroirs des bassins d’élevage, et l’horizon, l’espace, à perte de vue,  découpés au tire-ligne, corsetés de fer et d’acier

Lucile est  trente septième de sa colonne. Devant elle, un écran  qui flashe et s’impatiente.

… Nature du contraceptif… Pour  confirmer taper 1ctrl 8/X… …date des dernières règles… date du dernier rapport…

Quelle imbécile cette machine ! Dirait pas bonjour, ou merci, la conne !

… date des dernières règles… date du dernier rapport… date des…

Très précisément 28 jours après la menstruation de janvier. Pour le reste c’était le 16.03.57, un vendredi. Fiesta totale, avec deux types pour la soirée! Et confirmer ! Çà va, comme çà ?

L’écran n’est pas là pour avoir des opinions. Il s’est éteint et  la porte s’est ouverte. Le tri est fait. Comme chaque année à même époque, évacuées les trop jeunes, éliminées les trop vieilles. Les autres, les décrétées biologiquement aptes, auront trois mois pour user ou non de privilège de procréer. Passé le délai, elles devront  céder la place. Pas question d’espérer un petit sursis. Les fossés de l’humanité débordent. Les fraudeuses sont stérilisées d’office. Julie, elle  ce qui l’intéresse, ce serait plutôt les hublots des guichets de  l’Entraide Economique  alignés au fond du couloir.

…veuillez introduire votre carte… votre carte est examinée…… veuillez composer votre code d’identification…veuillez patienter… feuille bilan en cours… veuillez patienter… veuillez introduire votre carte… votre carte est examinée…… veuillez…

Et votre carte par ci et votre code par là . C’est joli, c’est pratique la carte ! Trois p’tites touches et tourne la machine! Et questions, et réponses et partout alentour, l’ombre bureaucrate, glanant et engrangeant les pourquoi et les comment, les où et les quand, le tout et le chacun, et le tout de chacun et le n’importe quoi du n’importe qui, et le hier additionné du demain, et les choses et les êtres, et le rien, et le tout le monde, et les quiconque, et les rien et personne, entraînés, emportés dans le flot des octets, à disposition, lisibles, consultables, vérifiables, commuables, aliénables, effaçables. Et bilan en cours, et veuillez patienter et par delà les écrans, le rêve installé, le rêve grandiose et dictateur de s’asseoir, seulement s’asseoir et d’une seule touche, d’un seul doigt, libérer le fourmillement de milliards de composé chimiquement pensants emprisonnés dans les grains du silicium. S’emparer de myriades de nucléons et les analyser, et les disséquer, et les creuser, et les fouiller, un à un jusqu’au dernier. Tout savoir des moindres velléités de leurs neurones, tout prévoir des plus imprévisibles sursauts de leurs particules. Et les estampiller, les sérier, les répertorier, les distribuer en classes, sous-classes et dérivés, les recenser, par exa, par peta, par giga, par méga milliers de centaines d’infinitésimales insignifiances. Et ordonner et décider et imprimer et diffuser le vouloir jusque dans la plus minable officine du plus oublié des mondes, et traquer et lever l’humanité, partout, sans fin et sans relâche et la fondre et la broyer, et la dissoudre et la réduire à l’absolue transparence d’une  abstraction en marche. S’asseoir. Et vouloir, et pouvoir. D’une seule touche. D’un seul doigt.

…feuille bilan en cours… veuillez patienter…feuille bilan en cours… veuillez patienter…

Et veuillez confirmer ! Et veuillez patienter ! Veuillez patienter ! Veuillez patienter ! Poufiasse !… On se calme Lucile ! On se calme Lucile !

 haut de page

…Neuf heures…

Lever de rideau ! Luc Lemercier enclenche la  rotation des cellules photoélectriques. La salle enfonce peu à peu dans l’obscurité.  La table centrale s’est ouverte, dégageant l’espace d’un écran géant où les eaux de tout un fleuve viennent se précipiter en beuglant avant de se fondre lentement dans le champ encore floue d’un désert de caillasse embrasé par le soleil. Deux arbres morts tendent vers le ciel l’ultime malédiction de leurs branches rongées par la soif. A l’écart,  des femmes sont assises à même le sol dans  l’ombre maigre d’un fourré d’acacias, au milieu d’un pêle-mêle de  gamelles et de  bidons  rongés par l’usure. Elles regardent l’homme qui, debout devant elles,  achève de compter les piécettes, les enfourne  dans les replis de son burnous, griffonne sur un carnet à souche, arrache des billets que la plus âgée vient prendre  et distribue avec gravité pendant que, penché sur un puits  creusé dans le sable, l’homme hisse une énorme poche de caoutchouc toute ruisselante d’eau. Il fait signe d’approcher. Les femmes se lèvent, forment rang et l’une après l’autre viennent déposer  à ses pieds  les misérables récipients que l’homme remplit avec parcimonie. Et le vent pour toute musique, rampant sur la terre inondée d’azur meurtrier…Et soudain, arrachant l’assemblée aux voiles de la torpeur, l’imprévu, le rebondissement, l’intervention par satellite de Jörg Meier Président,

– Bonjour Messieurs… Vous avez reconnu ces images ? Elles ont été  filmées il y a maintenant plus de trente ans à l’époque où les  eaux de l’Aqua Madre se déversaient encore à flots dans les profondeurs de la terre… Le World Hydrology Institute  les a  diffusées  dans le monde entier pour soutenir  la campagne de sensibilisation menée autour de la raréfaction des réserves d’eau douce planétaires. L’assèchement de l’Aqua Madre n’était alors que l’hypothèse du pire. Je ne vous parlerai pas des tonnes d’études  publiées depuis sur le sujet. Vous les avez lues et consultées autant que moi.

– Mais enfin qu’est-ce que tout cela signifie… Que je sache cette projection n’est pas à l’ordre du jour.

– Prétexte Frederickson ! Prétexte! Vous pouvez jeter l’ordre du jour, en faire des cocottes en papier si ça vous amuse. Ce n’est que paperasse sans intérêt destinée à déjouer la curiosité des secrétaires. Vous  êtes ici pour prendre acte.

– Prendre acte ! Et  de quoi?

– J’y viens de Chambon. J’y viens… Si je vous ai réunis aujourd’hui, c’est pour vous entretenir de l’avancement des travaux de recherche du Professeur Marlowe et de son équipe. Je tiens ici sous la main, le dernier  rapport adressé à mon intention. Les conclusions en sont stupéfiantes au point qu’il va nous falloir débattre de l’opportunité de leur divulgation.  Voyez-plutôt…

L’écran s’est violemment coloré. Une carte se dessine. Des montagnes en dégradés de pourpre et d’or, des lacs tombés comme des gouttes dans le camaïeu vert et brun des plaines et des forêts, l’immense tavelure grise de la ville et l’écheveau tentaculaires de ses banlieues.

– D’abord ceci pour situer ce qui nous intéresse. Le nord en haut de la carte et d’Est en Ouest la saignée de l’Aqua Madre. En amont le barrage des Mouflons. En aval, Iron Cliff avec les gorges de la Passe Noire, La Fosse de Lucifer et la frontière qui nous sépare du  Llano del Uro. Sur la rive gauche,  le plateau de Zephyrae, les terrasses d’Elite Space et de Blumenfeld… Sur la rive droite en double tirets noirs, la limite du périmètre de libre circulation,  Zone 3 en brun hachuré, Zone 4 en jaune piqueté. Enfin, ici,  le Plateau des Loa et Zone 5 en rouge hachuré. Enchaînons…

Guidé par une main invisible un curseur vagabonde  dans le dédale bleu et gris d’un plan de réseau souterrain.

– Les opérations de dragage du  barrage des Mouflons ont repris l’an passé. Coûteux. Peu efficace. La capacité de réservoir est quasiment réduite de moitié. Actuellement les parties Cité et Rive Gauche de la ville sont prioritairement alimentées par des stations de pompage installées en amont… les petits carrés jaunes que vous voyez ici… Sur la rive droite, l’eau du fleuve est pour l’essentiel déviée  vers les piscicultures. Normalement, le reste  est acheminé pour  l’usage domestique en complément des eaux de pluie collectées en citernes.  Cette année les citernes sont vides et l’approvisionnement se fait par camions.

Le plan s’efface, se perd sous  les ocres et les marines d’une carte géologique.

– On supposait depuis longtemps que seule une faible partie des eaux de l’Aquae Madre se perdait en infiltration et entretenait épisodiquement des résurgences dans le Llano del Uro.  Pour Marlowe et son équipe il ne faisait aucun doute que le fleuve avait réussi à creuser dans les strates imperméables du sous-sol un ou plusieurs poches de rétention. Restait à les localiser et en déterminer l’étendue. Ce qui  est fait. Il apparaît aujourd’hui que, de part et d’autre de la  frontière, les eaux de l’Aqua Madre ont pendant des siècles alimenté et formé une gigantesque nappe phréatique. Des millions et des millions de mètres cubes d’eau douce ! La promesse pour notre contrée d’un véritable miracle économique ! Le dernier far-west, là, sous nos pieds, dans une réserve encore inexploitée dont la découverte ne saurait être indéfiniment occultée. Mais a-t-on déjà vu le crocodile partager le marigot avec le buffle sans se dédommager de quelque tribut? Il nous faut agir  et vite, nous positionner sur le terrain avant de devoir passer sous la coupe des lois et règlements internationaux.  Nous avons les capitaux, nous avons le matériel pour cela.

L’écran s’est éteint. La table s’est refermée. En  gros plan sur les consoles, le visage du  Président Fondateur Jorg Meier, ovale six fois reproduit, pâle et charnu, étiré vers la pointe dégarnie du crâne.

– Nous devons être prêts. L’eau est là et les dépositaires des conventions internationales ne vont pas manquer de se ruer sur l’affaire…. A nous d’établir  au plus tôt  les droits d’exploitation et  de distribution que nous négocierons demain avec ce genre d’organismes.

– En limite de frontière… Vous avez-bien dit que cette nappe, est en limite de frontières.

– De part et d’autre.

– Il est donc probable que nous allons nous trouver confronter à de sérieuses exigences de la part de nos voisins du Llano del Uro. Comment comptez-vous vous imposer  dans cette Zone? Par la force? Cow-boys et cavalerie en tête?

– Très drôle Louvier mais c’est en gros le projet, quoique sous une forme plus subtilement moderne. Mais c’est justement là où je voulais en venir. …

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…Cyrill Vichard achève de lisser ses cheveux, des cheveux gris, miraculeusement entretenus depuis deux ans par des poses régulières d’implants, dont il aime sentir la soie moelleuse ployant sous la pression de ses paumes. Son regard émoussé  par l’habitude,  ne lui renvoie de la ville que l’image floue d’une croûte rugueuse et blanchâtre, crevée  de loin en loin par les matures étincelantes des tours. Aussi préfère-t-il s’asseoir et sentir sous la semelle les cent trente quatre étages de complets-veston subalternes, couleur d’insignifiance et de patiente docilité.

 

Une lettre  attend, posée bien en évidence sur la brune nudité du sous-main, un pli, personnel et confidentiel, frappé au sigle de Land Trust Corporation, qui  en référence aux différents projets d’aménagement des marais uroniens ainsi qu’à de récentes informations recueillies auprès des milieux gouvernementaux les mieux informés, l’avise, à titre strictement personnel, du lancement imminent d’un plan de financement particulièrement attrayant, prévoyant, outre  la mise en vente sur offres d’une partie des terres aménageables, l’émission simultanée de  cinq cent mille parts de placements exonérées de tout droit de cession durant les cinq premières années. Une affaire à ne pas manquer bien évidemment.

Cyrill Vichard a effectué un quart de tour sur son siège et actionné le bouton poussoir placé sous sa main gauche. Un tiroir s’est ouvert, un tiroir qui n’est pas un tiroir mais une niche conçue pour dissimuler aux regards les claviers et les écrans de sa fonction.   A présent, comme nombre  de ses congénères, il pianote,  l’œil vissé sur les icones d’instruction. Et clic,  clic sur la souris, et clac, clac, clac sur le clavier. Clic. Oui,  je veux consulter les dossiers du Ministère de la Santé. Mon œil, le voici. Avec sa conjonctivite récidivante consécutive aux effets de l’air conditionné. Il  attend, bien rond, dans l’axe du tâteur électronique, de voir les subtiles nuances noisette et pomme reinette de  son iris dûment identifiées. Et clic. Je confirme mon intention de consulter les dossiers du Ministère de la Santé. Et clic, clic. Je sélectionne les données statistiques annuelles. Et clic. Je confirme parce que je ne suis pas idiot et que c’est bien le propos qui m’intéresse. Et clic. Je veux aller… Là!  Et clic. Je fais glisser le curseur. Et clic, clic. Je lance la recherche. Et clic. Merci mais ce n’est pas tout à fait  ce que je veux. Ce que  je veux… c’est… précisément ceci. Données statistiques mensuelles. Clac, clac, clac, clac, etc… Données statistiques mensuelles comparées. Décès. Maladies déclarées.  Et clic. Je confirme encore. Et me voici arrivé. Enfin, presque. Clic pour le mois en cours. Clic pour le jour d’aujourd’hui. Mais oui, mais oui j’attends. Je patiente…

Chuintement,  ronronnement d’imprimante, les informations sont enfin à sur trois pages format standard que  Cyrill Vichard étale  l’une après l’autre devant lui. Sur la première, rien que des chiffres ventilés par colonnes. L’état des décès enregistrés au cours du mois, dans les différents quartiers de la ville. Total général  16. Sur la seconde, des courbes en  rouge, qui, sur la base  des trois derniers mois, soulignent une légère mais évidente tendance à la hausse pour  la même période. Banalité. Le printemps ayant généralement pour effet d’éliminer ceux qui ont épuisé leurs forces durant l’hiver. Surtout aux Loa. 9 décès rien que pour ce secteur. Et sur la troisième? Un rapport  détaillé concernant l’apparition de cas d’entérite infectieuse avec état pré-grippal associé.  Rapport transmis pour information, respectivement à la direction du Centre Sanitaire et au Secrétaire Général de la Centrale Médicale. D’accord pense Cyrill Vichard, d’accord sauf que lui, il serait plutôt intéressé par l’identification informatique des malades. Et clic, clic et clac, clac, clac. Dont répartition. Et clic, clic et clac, clac, clac. Dont avec complication et admission  au Centre Sanitaire. Clic, clic et clac, clac, clac. Les codes défilent en noir sur fond de mauve pâle,  les chiffres s’affilent que Cyrill Vichard sélectionne un par un,  d’abord distraitement et puis  crescendo  en murmurant par devers lui, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Et de rugir  soudain dans l’interphone.

– Appelez-moi Corneli. Trouvez-le! Et dépêchez vous!

– Bien Monsieur.

– Corneli ?… Oui, encore moi. Je sais. Je vous poursuis mon cher, je vous poursuis  et ce n’est pas pour rien. Je viens de consulter les rapports mensuels. Nous avons neuf  cas  d’entérite infectieuse dont trois hospitalisations… Plait-il?… Justement six K33… Nous sommes dans la norme! Non mais vous vous fichez de moi?…  Pas de cause à effet, pas de cause à effet! Pas de lien! Ils ont seulement contracté un sale virus.  En êtes-vous si sûr?… Soit… Soit. Je veux bien l’admettre… Je vous l’accorde… Ils sont particulièrement vulnérables. Et si c’était le contraire?  S’ils  étaient eux à l’origine d’une redoutable contamination ? Pas contagieux,  pas dangereux, c’est votre lascar qui l’affirme…   Une coïncidence! Comme j’aimerais vous croire! Corneli, je n’aime  pas ça, pas ça du tout et j’aime d’autant moins que l’agent pathogène ne semble pas avoir été identifié… Non… Virus ou  bactérie. Rien de précis….

 Olivier Corneli retend les pans de son veston, s’avise qu’il était sur le point de commander la limousine, que ce Vichard est décidément insupportable avec ses angoisses de nymphettes et sa manie de flairer des épidémies dans les moindres flatulences. A croire qu’il serait soulagé d’en tenir une, une  vraie qui lui ferait goûter aux grands frissons séculaires de fin de monde et le désignerait, lui, Noé de la Peste, Moïse du Typhus, pour guider l’espèce lamentable à travers les océans déchaînés de la mort. Une demi malade de plus ou de moins sur l’échelle de ses statistiques et le voilà clamant la fin des temps. Trop de conscience Vichard! Trop de rêveuse conscience! Vous aurez beau faire, vous aurez beau trembler, un jour la nature aura raison de vos sirènes d’alerte et de vos quarantaines. Ce jour là,  Vichard, mouches  ou humains, la différence ne sera pas bien grande…

– Corneli ! Avez-vous conscience que si le bateau coule,  nous coulerons avec.

– Voyons Vichard, on dirait que vous ne savez pas nager.

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…- Tu es là depuis quand ?

F comme femme qui ne répond pas,  qui s’étire, va s’étendre à côté de l’enfant

– Et tout çà à cause de la Compute…

– De qui ?

– La Compute. Est-ce qu’il t’est arrivé de te demander ce qui décide de ton sort dans cette ville de cinglés ? Non, bien sûr… Et bien, si tu veux mon avis, c’est elle. La Compute. Toute cette bastringue d’ordinateurs qui nous espionnent et nous trient à longueur de journées… Tu lui files des questions, elle avale et quand elle a digéré, elle fait sa crotte. Des courbes, des statistiques, des graphiques, de l’indice, du ratio, qui  percent tous les blindages, démontent  tous les mécanismes, essorent le meilleur jus de tout ce qui respire. Tes heures de sommeil, ton rendement horaire, tes taux d’adrénaline, tes poussées d’hormones. C’est rapide, mathématique, implacable. Oui-non, plus-moins, bien-mal. Il suffit d’appliquer pour connaître au micron  près tout ce qui peut être exploitable ou corvéable sur cette planète. Que tu manges, que tu penses, que tu dormes ou que tu baises, tu n’es qu’un tas de bouffe pour logiciels…  Les goinfres qui nous gouvernent ont trouvé leurs nouveaux territoires. Ils sont en train de tout rafler dans la mangeoire…. A charge pour les résidus que nous sommes de se bricoler un mode d’existence avec leurs restes…

F comme femme qui décortique les écales plastifiées d’une plaquette de pilules, qui avale une à une les minuscules billes roses et bleues. Le bonheur du mois, dosé au milligramme.

– … sub, subside, secours d’argent, sub pour le degré d’infériorité et subsistere pour continuer d’exister… Et puis la ronde des points, en plus, en moins. Comme toi comme moi, comme tous ceux qu’on a expédiés dans ce repaire de ratés et qui vont  ramper et lécher  les moquettes pendant trente ou quarante de leur vie en échange du croûton mensuel.

– On n’a pas le choix.

– Ce n’est pas qu’on n’a pas le choix. On n’a plus le choix. Tout ce qui aurait pu nous aider à vivre libre a été détourné. La bouffe, l’eau, la terre, l’air, le soleil. Nous devons tout acheter, tout payer, à la tranche.

F comme femme qui a  allumé le globe en verre grillagé scellé dans la brique, se lève, se dirige vers la fenêtre, soupire.

– ..Il nous faut tellement de temps pour admettre le mal qui nous est fait, tellement de temps pour émerger des  vapeurs de la confiance et se regarder, et se voir avec les yeux de l’ennemi, petit cafard gluant, vil et infiniment méprisable! Oh oui, il en faut du temps  avant de comprendre! Quand on cesse de se répéter que ce n’est pas possible, qu’il y a la loi, la justice et je ne sais trop quoi pour nous protéger  et qu’il faut  s’avouer que l’on est blessé, humilié, vaincu… C’est toujours trop tard! Pfft… Tellement de temps…

La pièce entière semble avoir fondu dans la clarté violine de l’éclairage.

– Tu sens cette odeur ?

– Quelle odeur ?

– Une odeur de paille brûlée ?

   A Blumenfeld ya des chats,

   Des chats, des gardénias,

   Des gardénias voyez-vous çà.

F comme femme désabusée qui improvise sur un air de comptine.

Aux Marjolaines qu’est ce qu’il y a ?

  Aux Marjolaines ya pas de chats

  Aux Marjolaines ya que des rats

  Des rats voyez-vous çà ?

Et puis femme qui se tait et fouille loin, très loin au fond du ciel.

– Qu’est ce que tu regardes ?

– Regarde. Çà brûle dans le Llano del Uro… Il  y a le feu aux roselières…

Pour Zephyrae ! Hip ! Hip ! Hip ?

Hourrah ! Hourrah ! Hourrah !

A l’étage supérieur les cris et les chants ont repris. On tape  du pied, on applaudit. Des verres, des bouteilles  s’entrechoquent, se brisent.

– C’est comment Zephyrae ?

– Comment ? Du bonheur sous serre, du lagon, du sable, du soleil à l’heure ou à la semaine. Tu allumes quand t’arrives, tu éteins à la fin de la séance… Viens, il faut voir ce qu’elle veut… Au fait je m’appelle Maryse. Mon gosse c’est Reynald. Et toi ?

Dans la chambre du fond, une voix gémit. Maryse a entrouvert la porte. La  fille, est étendue sur le dos, les membres à l’abandon, trempée d’un jus pestilentiel, spectrale dans la lumière de la veilleuse suspendue à son chevet.

– Aide-moi. Va chercher le seau sous l’évier.On  va enlever ces draps et la laver.

Et le vent qui s’est levé, vent d’Ouest, vent des marais, chargé  d’odeurs de cendres  et de sève brûlantes.

Pour Zephyrae ! Hip ! Hip ! Hip ?

Hourrah ! Hourrah ! Hourrah !

Le couple gagnant mène la fête…

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… Et entrer numéro de rame, entrer code  de transport, attendre validation code de transport … Codes OK… Crédits de circulation OK… Et  droit à  travers Zone 4. Du Sud au Nord. Des Loa aux rives du fleuve.  A travers l’espace,  l’espace ensommeillé, balafré de fumées et de suées grasses. L’espace. Zone 3. Le  Millefeuilles. Ses cahutes, ses venelles et ses toits empiles comme les tranches d’une monstrueuse pâtisserie. Au loin les entrepôts, les conserveries, les silos et les torchères allumées des raffineries et les bassins d’élevage.  L’espace. Et Zone 2, les tours, les pelouses des Résidences. L’espace. Le Millefeuilles, les Résidences… L’espace et le grouillement de la ville écrasée sous le ventre du monstre et incrustés à  l’horizon, les étoiles, les  cascades et les arceaux lumineux de Gold City. Et soudain dans le grésillement des haut-parleurs, le tapage d’une fanfare.

Les passagers s’étaient levés d’un même élan. Trop grands pour se tenir droit sous la voussure de l’habitacle, ils ployaient par-dessus les sièges, serrés, ballottés comme les gerbes molles d’une moisson fatiguée. Le  Laser amorçait son dernier virage, s’arrêtait, ouvrait grand son ventre, et les hommes, et les femmes et les enfants s’éparpillaient sur l’asphalte aussitôt enfermés dans une sarabande de clowns et de majorettes en pompons, paillettes, violons et bandonéons. Ils étaient les heureux mille et deux milles  accueillis dans le   plus grand centre commercial du monde, grand de ses milliers, de ses millions de  visiteurs enthousiastes, consommateurs, clients avertis et  fidèles, grand de tous ses mégawatts, de tous ses kilojoules, grand, délirant de tous ses mètres carrés, de tous ses mètres cubes, de tous les joyaux enfermés dans ses flancs, grand, très grand de l’infini bonheur d’être géant au-dessus de tous les géants de la terre.  Approchez Mesdames, Messieurs Approchez! Voyez !  Voyez et pénétrez dans le  labyrinthe de l’abondance.

Juliette traînait le pas, le regard attaché à quelque mystérieux rail incrusté dans le sol

– Ça ne va pas mieux?

– Je crois que j’ai de la fièvre.

– Fais voir… Tu as le front un peu chaud mais pas beaucoup tu sais.

Et les autres riaient, disaient qu’elles se sentaient bien dans cet endroit, qu’elles aimaient ces lumières, ces musiques qui faisaient frissonner et donnaient envie de chanter. Elles disaient et Juliette les écoutait, se plaignait aussi, que ses oreilles bourdonnaient et sifflaient, qu’elle voyait trouble et qu’il lui semblait tituber au bord d’un ravin.

Des tapis roulants les emportaient et elles sautaient et tournoyaient les mains  tendues pour cueillir des fruits, des fleurs de lumière, amusées  de leurs doigts refermés sur  le vide. D’autres, des dizaines, des centaines les suivaient, les enveloppaient, à grands pas rageurs, par petits groupes heurtés, entrecroisés,  brusquement défaits et refaits, indifférents à la scintillante immatérialité dont on  les enveloppait, pressés  de rejoindre les langues noires des escalators. Combien étaient-ils ? Dix mille, cent mille? Ils  affluaient  telle une myriade de mécaniques propulsées par la brusque détente de leurs ressorts et les escaliers les raflaient par paquets, à fleur de sol pour lentement les hisser  dans l’espace bourdonnant. Sur une  estrade abritée de glycines en papier, des gamines déguisées en marguerites et papillons tournicotaient autour d’une amphore géante barbouillée aux armes du maître parfumeur à la mode. De part et d’autre des piliers d’acier façon  sphinx et pyramide avalaient les cartes, les suçotait, les recrachait. Et à chaque fois une file s’étirait, se disloquait, lâchait le maillon de tête, se ressoudait quelques pas plus loin.

 … Veuillez introduire votre carte… Votre carte est examinée…

Chaînes et faux ours barraient la route

… Prescription de dépense : 100 points… Date Limite d’acquittement….Confirmation entrée… OK? Annuler?… Center Force vous souhaite une agréable journée… Center Force vous souhaite une agréable journée… Prescritpion de dépense 75 points… Date limite d’acquittement … Confirmation entrée… OK? Annuler?… Center Force vous souhaite…

Deux haies d’oriflammes et de ballons guidaient vers  une nouvelle file d’attente arrêtée à l’entrée de l’Auberge de la Forêt. On n’allait pas plus loin. Une façade, un décor de théâtre. Deux fausses fenêtres habillées de volubilis et de rideaux en papier, une porte avec son heurtoir en carton et son guichet maquillé  boite-à-lettres qui avalait et recrachait les cartes.

… Veuillez introduire votre carte… Veuillez confirmer votre code…  Veuillez acquitter l’Ecot Solidarité Culture… Montant en cours de vérification…

La file se défaisait, s’écoulait, se rassemblait.

Erreur… Erreur…Formulation incomplète… Offre insuffisante…  Veuillez consulter le tableau des prorata Code 78 ECO et choisir votre donataire…

Des dizaines de regards curieux, des pas  se rapprochaient, des pas de vigile alerté par la rupture de cadence,  des pas de vérificateur intrigué par les petits éclairs rouges du  voyant de contrôle.  Taquiner les machines, les faire bégayer et s’offusquer! Lucile ricanait Elle adorait çà. Mais les machines sont sans humour et celle-là moins qu’une autre qui   exigeait son minimum de douze points conformément aux  prescriptions de Miss Sigreste. Douze points donc. Pour qui les douze points? Hein? Pour qui?… Non pas pour le musée! Ni pour la cinémathèque! Voyons cela… Pour qui?… On aboyait à l’arrière. Elle fiche quoi celle-là ?…

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