Concerto auvergnat

 

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…Deux jours plus tard, comme d’usage à la sortie des classes, au lieu de courir se blottir dans la maigre chaleur des fourneaux à bois, quelques blouses noires et blouses grises s’étaient à nouveau attardées à la sortie de la classe et, sans trop chercher, s’étaient rapidement trouvé un excellent sujet de querelle. Une boule de neige qui, sournoisement fourrée d’un caillou, avait atteint et blessé en plein visage François, le benjamin des Raoux. Furieux, son grand frère Julien, s’était lancé à la poursuite des attaquants qui se dispersaient en braillant. Moins rapide sur ses courtes jambes,  Vincent, le fils unique des  Chaudrac avait couru se cacher entre les murs qui enfermaient le lavoir et il  était à croupetons, occupé à réarmer sa fronde quand Julien, trouvant  là une proie sur qui défouler sa rogne, l’avait harponné, soulevé, secoué et, ne sachant trop que  faire de mieux, l’avait brusquement laissé choir sur le sol verglacé. Déséquilibrée la proie avait alors glissé, pirouetté puis basculé par le flanc, d’un coup, comme une toupie en perte de vitesse.

Les hurlements de l’arrière-garde des garnements, avaient instantanément ameuté le boucher, la bouchère, le boulanger et son mitron et   répercuté  l’alarme jusque dans les cuisines du couvent. Les gens  accouraient, blouses noires et abbé en tête, pour voir la chose la plus effroyable  qu’il soit permis de voir : Julien  Raoux tirant par les pieds l’héritier des Chaudrac lequel,  basculé tête en avant dans l’eau du lavoir, brassait à pleins bras pour se défaire de l’ennemi.

On avait promptement repêché le quasi noyé et après l’avoir mis à sécher dans le fournil, on l’avait transporté  en cortège jusqu’à la ferme familiale. Il est évident que l’Abbé ne pouvait laisser échapper l’occasion qui lui était donnée d’asseoir son autorité.  Bien décidé à mettre un terme aux désordres dont ses protégés faisaient les frais, il avait attendu le jeudi suivant, jour de catéchisme pour  longuement admonester l’indigne agresseur, l’accuser  de s’en être lâchement pris à plus faible que lui. Il l’avait ensuite sommé de demander pardon à Dieu, ainsi qu’à tous ceux présents autour de lui, pour son indigne comportement. Après quoi, il l’avait envoyé  s’agenouiller  dans la chapelle, à même le dallage, avec ordre de rester  ainsi jusqu’à ce qu’on décide de l’absoudre. Docile, Julien avait attendu. Et les minutes avaient passé. Et une heure et une autre avaient suivi. Et il avait entendu ses camarades se disperser dans la cour, et le soir était venu, et personne ne s’était soucié de lui,  et il était resté là, transi, endolori et barbouillé de larmes, désespérant  que l’Abbé songe enfin à le libérer. Or, il pouvait bien désespérer. Appelé d’urgence au chevet d’un mourant, l’Abbé  était parti en hâte sans plus penser à l’enfant. Il  avait fallu  que, folle d’inquiétude, sa mère, Joséphine alerte  les sœurs pour que l’on songe enfin à le libérer.

Ce soir là, Auguste était absent. En course à Clermont, comme le disait Joséphine. De fait, Auguste Raoux, , Gustave Eymard le charpentier et Félicien Martel le plâtrier, partageaient depuis longtemps une commune vision socialiste de l’avenir.  A l’époque de mon arrivée à Gargeresse, ils fréquentaient déjà   le petit groupe des gars de la Creuse,  des paysans qui, chaque année après avoir fané et moissonné au pays, montaient travailler jusqu’aux beaux jours sur  les chantiers parisiens. Des syndiqués, des militants, certains apprentis ou compagnons francs-maçons, dont j’avais à mon tour fait la connaissance et que nous hébergions à tour de rôle lors de leur passage. L’usage s’était établi de profiter des réunions du Parti pour les retrouver  deux ou trois fois l’an à Clermont. Il nous fallait pour cela nous lever aux aurores et nous rendre à pied jusqu’à la ferme du Mèze où le vieux Baptiste attendait  avec la charrette et le percheron pour nous transporter jusqu’à  la gare de Saint-Georges. Même si je sais aujourd’hui qu’il n’en était rien, il était convenu  que Joséphine soit tenue dans l’ignorance des  motivations profondes de ces voyages à la ville. Histoire de  donner le change,  Auguste en profitait toujours pour  ramener quantité de denrées et d’articles nécessaires à l’approvisionnement du magasin. Des petits lots de vaisselle ou de quincaillerie aussi bien que des écheveaux de laine et des rouleaux de toile à torchons susceptibles de concurrencer le père Gaffier. Des sacs de semence, des caisses, des cartons qui, une fois déballés, libéraient tout un carnaval de senteurs, cire, violette et vanille, amande et café, lavande ou réglisse en mélange, qui durant quelques heures recouvraient les  habituelles odeurs de cuisine et de lessivage. Julien avait donc été envoyé au lit et il lui avait fallu attendre notre retour pour enfin pouvoir tout  raconter à son père.

Comme d’habitude, nous avions aidé à décharger et comme d’habitude nous nous préparions à  ramener le percheron et la charrette au  Mèze  mais Joséphine nous avait retenus. Elle avait du bouillon chaud dans ses marmites. Elle était surtout trop heureuse d’avoir trouvé un public intéressé  par    la mésaventure  de son fils.

– Et donc c’est ta mère qui t’a tiré de là ?

– Oui.

– Mais dis-moi petit couillon, tu ne pouvais pas sortir tout seul ?

– J’étais puni…

– Je vois. Il faut encore t’apprendre à désobéir, toi,

Ce disant, Auguste, avait roulé une cigarette, ajusté son chapeau puis,  après un bref – je reviens – vous m’attendez – lancé à notre attention, il était sorti  pour revenir moins d’un quart d’heure plus tard.

– Tu as vu l’abbé n’est-ce pas ? avait demandé Joséphine.

– Je l’ai vu, avait-il répondu.

– Et alors ?

– Je lui ai dit deux mots.

– Et c’est tout ?

– Han ! Han !

A voir la moue satisfaite d’Auguste, il ne nous a pas été difficile de comprendre que l’entrevue n’avait pas tourné à l’avantage de l’Abbé et Joséphine connaissait trop bien son mari pour savoir  qu’il n’était pas dans son intention d’en dire davantage. Elle avait haussé les épaules avant de disparaître en claquant  la porte qui menait au  magasin.  Et nous, nous regardions tous les trois,  partagés entre un silence poli et un formidable fou rire, quand Auguste avait lancé le débat.

– Et bien quoi ? Vous  ne croyez  quand même pas que  j’ai boxé notre abbé !

– Mais tu lui as parlé tout de même ?

– Ah, çà oui je lui ai parlé et il  a compris.  Fini de faire le mariolle !  Le père Combes a tous les francs-maçons derrière lui  et il n’a pas l’intention  de  galoper gentiment sur les traces de Jules Ferry.  Les nouvelles dispositions sont à l’examen … Et elles  seront mises en œuvre, vous pouvez me croire ! Terminée ! Interdite, fermée  l’école du curé !  Plus question de compter sur la moindre autorisation pour enseigner ! Voilà le programme !

– Et comme en 1901, les corbeaux vont organiser  la résistance, Les juges refuseront de faire appliquer la loi, les paroisses  resserreront les rangs et les préfets enverront les gendarmes et la cavalerie pour rétablir l’ordre.  On connaît la musique!

Emporté par l’exaltation, Auguste s’était levé et  brassait à pleins bras autour de lui.

– Les paroissiens vont encore se révolter. Mais bien sûr ! Bien sûr ! Tu as raison Gustave ! Ils vont se révolter ! Sauf ! Sauf que ne se révoltent que les gens qu’on révolte.

– Mais c’est justement vouloir les révolter que de leur faire croire qu’on veut  empêcher les prêtres et les curés de faire leur boulot de prêtres et de curés.

– Mais qu’ils croient ce qu’ils veulent ! Voilà des siècles que l’Eglise travaille à dresser du troupeau bêlant. La République ne veut pas de ses moutons. Ce qu’elle veut la République, c’est du vrai citoyen. Des gars, des filles libres de leurs choix de vie et de leur droit de penser. Et pour çà elle n’a qu’une solution. Trancher. Couper ! Séparer définitivement l’Eglise de l’Etat.

– On n’en est pas encore là !

– Pas encore là ? Mais voyons Félicien, c’est justement le projet ! Le grand projet !  Et on y arrivera, on y arrivera à cette séparation, tu verras !  Encore quelques  mois et on sera revenu à 1789.  Tous les biens du clergé  seront nationalisés  et on ne financera que les bonnes sœurs et les curés qui auront eu l’intelligence de montrer patte blanche. Car  enfin, de quoi a-t-on  peur ? Que nos gosses deviennent des officiers, des banquiers, des ingénieurs  plutôt que des évêques ?

–  Dieu a quand même son mot à dire…

– Dieu n’est qu’une réponse à l’inexplicable, un moyen comme un autre  de ne pas trop désespérer mais  il  n’est pas LA solution. Pour tenir le coup sur cette terre, tu sais ce qu’il nous faut, Félicien ?  Des solutions d’humains! Voilà ce qu’il nous faut…

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 … il avait suffi d’une gravure, d’une simple gravure découpée je ne sais où et  que je conservais soigneusement dans mon livre de lecture, pour que s’installe  dans ma tête  le décor de toute une vie. Assise derrière une table dans  la lueur d’une haute lampe,  une jeune femme dactylographiait une lettre sous la dictée d’un grand monsieur en habit. Avec son chignon soigneusement rassemblé et son haut col boutonné sous la frisure de dentelle, la demoiselle ne manquait certes pas d’allure mais ce qui avait surtout retenu mon attention, c’était la machine sur laquelle ses longs doigts semblaient danser. Une Remington tout droit venue d’Amérique, la même que celle qui dort aujourd’hui au fond de l’armoire de ma chambre.  Ma décision était prise : j’allais suivre l’exemple de cette personne et devenir secrétaire-dactylographe.

La joie ne pouvait,  hélas, être la même pour Honorine.  Malgré les efforts de notre instituteur pour le convaincre de donner à sa fille les chances qu’elle méritait, Ernest ne voulait rien entendre. Pas question d’école professionnelle, encore moins de lycée, Honorine  arrêterait là ses études. Sauf qu’Honorine se moquait bien des dictats familiaux. Elle vivait désormais ailleurs,  dans la pieuse résolution de soulager les misères du monde. Il lui suffisait de patienter. Arrivée au jour de sa majorité, plus rien   ni personne ne l’empêcherait de les  planter là, le vieux et sa sœur, et de devenir infirmière !

Les journées, les semaines ont passé  sans avoir à les compter.  J’avais fêté mon quatorzième anniversaire, le temps de l’examen approchait à grands pas. Nous étions en mai. Quelque chose cependant me tracassait et ce quelque chose c’était un mot  qui roulait obstinément  dans ma tête.

…Communiste…

La séance de lecture de l’année était terminée et c’est alors qu’en refermant  mon livre, j’ai naïvement  levé le doigt.

– Monsieur, c’est quoi un communiste ?

– C’est un guignol qui va piquer l’atelier de ton père pour  le donner aux clochards de Paris !

Debout au deuxième rang, Pierre Vignoux, le fils du matelassier  se dandinait, visiblement satisfait des rires qui fusaient des rangs et, pour ne pas être en reste, derrière lui,   Pépin  Bégnier, le fils du boulanger,  claironnait.

– Mon père, il dit que, si un jour il en trouve un dans son pétrin,  il lui coupe les couilles.

Silence !!! Tous debout et les mains dans le dos !!!

L’œil noir de colère, Monsieur l’instituteur avait coupé court à la réjouissance  générale et pointait les deux chahuteurs du bout de sa longue règle.

– Vous deux, vous n’irez pas en recréation. Vous resterez ce soir après la classe pour me copier deux cent fois « Je ne prends pas la parole quand le maître ne m’en donne pas l’autorisation » Les autres, vous attendez que je dise de se rasseoir.

J’étais encore à cet âge informe où, confronté aux violences et passions des adultes,  on progresse  à tâtons  dans la vague  perception des réalités de l’existence. Mais si je ne connaissais rien des dangereuses fondrières que les mots peuvent creuser sous leur apparente banalité,  j’avais bien senti la nature fangeuse du terrain sur lequel je m’étais étourdiment aventurée. Pourtant,  je ne voulais pas renoncer, si bien que le soir, à l’heure de la soupe,  j’avais renouvelé la question.

– Papa, c’est quoi un communiste ?

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…Mon père et moi devions  rejoindre  les rabatteurs que nous avions imprudemment laissé filer devant nous. Nous progressions de talus en talus, à travers  un enchevêtrement de troncs et de broussailles abandonnés par les tourmentes de l’hiver. Des écheveaux de racines nous entravaient, nous  glissions, nous trébuchions englués dans une bouillie de glaise et de feuillages détrempés.   Mon père avait voulu s’arrêter un instant pour reprendre souffle. Nous étions  sur une étroite plateforme herbeuse fermée par un entrelacs de hauts pins et nous regardions les frondaisons noires tanguer et rouler au-dessus de nos têtes quand j’ai entendu mon père crier. Je ployais,  emporté dans un  ouragan de branches déchiquetées. En me brisant les côtes, l’arbre qui venait de s’abattre sur moi avait déchiré l’un de mes poumons. Je devais heureusement l’emporter sur la mort mais  payer deux ans plus tard  de mon incapacité à respirer librement, le douteux privilège  de ne pas être mobilisé.

Avec quelle amertume, il m’a fallu vivre la sournoise euphorie des premiers départs, les voir se rassembler, les  regarder partir  les forces vives, les jeunes appelés,  les fiancés, les maris, les pères, tous ces braves qui nous quittaient nimbés de l’orgueilleux courage du combattant ! Autour de nous, nourrie  par le feu d’une commune  allégresse, l’insouciance  avait pris le pas sur le pressentiment que nombre d’entre eux  ne reviendraient jamais, que ces instants que nous partagions étaient déjà pour beaucoup les premières marches de l’adieu. Nous baignions  dans la sinistre frénésie de  ceux qui, n’ayant pas encore connu les cris des mourants et l’odeur de la charogne, n’entendent de la guerre que les chants envoûtants de la gloire.  De fait,  durant ces terribles années,  bien rares ont été à Gargeresse  ceux que l’administration militaire s’est résolue à refouler. Tout ce qui se présentait devant elle  en bon état de fonctionnement était bon à prendre. Savant, médecin, laboureur, ou pauvre bougre, qu’importait ce que l’on s’apprêtait à broyer et détruire. L’honneur de la patrie exigeait de tout livrer  au sacrifice.

Comme des millions d’autres, Paul Raoux l’aîné et Julien, son frère cadet  ont été mobilisés en août 1914.  Paul a été tué dans les Ardennes aux premiers jours des combats. Au lendemain de son vingtième anniversaire, François a été à son tour envoyé au  front. Tout  comme Julien, quand les offensives et les mouvements de troupe le lui permettaient, il  écrivait pour donner des nouvelles, pour raconter, rassurer surtout, dire   qu’il gardait l’espoir, qu’il était certain que la vie était de son côté, qu’il reviendrait   sain et sauf au village. Des réfugiés étaient arrivés dans ma classe, deux gosses égarés comme des centaines d’autres,  pour qui il fallait  trouver d’urgence un refuge. L’ainé devait avoir six ou sept ans mais il avait su expliquer  que lui et son frère fuyaient avec les parents, et qu’un monsieur les avait obligés  à se coucher par terre quand l’ennemi avait mitraillé tous les gens qui marchaient sur la route.

Les  jours  devenaient des semaines, des mois, des  gouffres de chagrin. Il n’était pas un foyer que la mort ou la désolation ne vienne frapper. On venait d’enterrer un fils, il fallait enterrer un époux, un frère, un voisin, un ami  et prier, toujours prier. A l’automne 1917, un télégramme avait été déposé à la mairie, dont Auguste avait gardé le secret jusqu’au lendemain. Comme il le redoutait, en apprenant que  François avait été blessé et transporté dans un hôpital d’Amiens, Joséphine s’était effondrée. Elle ne voulait que partir, courir au chevet de son enfant.

– S’il doit mourir il faut que je sois avec lui.

– Qui te dit qu’il va mourir. Il est blessé, seulement blessé. C’est écrit, là. Tiens ! Si tu ne  veux pas le croire, lis, lis !

François avait été « seulement » amputé  d’un bras puis renvoyé au foyer. Auguste avait  bien trouvé à se consoler, en proclamant que ce n’était pas le genre d’handicap qui pouvait  empêcher un gars bien conçu de serrer une fille, une autre épreuve se préparait. Julien, lui aussi avait été  grièvement blessé. Le chirurgien qui  l’avait opéré, avait fait  écrire  pour expliquer que son patient  avait été transféré  dans une unité de soins spécialisés de la région parisienne, que désormais son état n’inspirait plus d’inquiétude et que, bien qu’il paraisse difficile d’éviter les séquelles liées à l’accident, il ne lui serait pas impossible de  mener à l’avenir une vie normale. A relire la missive, Auguste en avait pleinement  saisi toute l’ambigüité.

– J’aimerais bien voir çà… L’avenir c’est vaste, l’avenir !   Et d’ailleurs… C’est quoi au juste  une vie normale ?  avait-il bongonné en tendant la lettre  à François.  Tu n’aimerais pas aller le voir ton frère ?  On pourrait demander à Lucien  de nous accompagner, non ?

Alors,  nous avons pris le train. Après deux jours et deux nuits épuisés  à naviguer dans le désordre des gares encombrées par les convois d’armes et de blessés, ballottés de salles en couloirs, nous avons enfin trouvé l’infirmière qui pouvait nous  guider vers la salle où l’on soignait Julien.

Il était installé, entre deux rideaux blancs, dans ce qui ressemblait à un  fauteuil en métal et nous tournait le dos. En entendant la voix de son père, il avait lentement fait pivoter siège. On lui avait rasé les cheveux. Seul un œil nous regardait par le trou creusé dans le coussin d’ouate qui le masquait et l’enveloppait  jusqu’à la nuque. Un autre trou avait été aménagé pour lui permettre d’avaler un peu d’air  et bafouiller quelques mots. Les éclats d’obus qui lui avaient arraché un œil, l’avaient désossé sur toute la moitié droite du visage.

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… – D’où…D’où viens-tu ? Hein ? Avec qui étais-tu ? Avec ce… Ce Chaudrac… Hein ?

Armande avait laissé retomber le rideau qu’elle venait de soulever  pour mieux guetter mon retour et,  je n’avais pas encore refermé la porte, qu’elle se ruait vers moi. Elle était blême et peinait à enchaîner les mots.

– C’est bien ce qu’on m’a dit ? C’est bien ça ? Avec ce Chaudrac… La  Josette vous a vu monter au Brassier !

– La Josette nous a vus ? Et alors ? Est-ce que par hasard tu serais inquiète pour ma réputation ?

Elle s’était détournée en grognant.

– Moque toi ! Moque toi !

Et moi je riais.  Je revenais de promenade. J’étais heureuse, follement heureuse. Je pensais, demain. Demain, Roland va venir me chercher. Demain, il y aura une surprise. Quelle surprise ?

Et, demain c’était hier, hier après-midi… Célestin était quelque part en visite chez un blessé, un ouvrier de chez Hugon qui, la veille, s’était déboîté une épaule en tombant d’une échelle. Armande elle aussi était en visite, chez cette Mélanie avec qui, deux ou trois fois dans le mois, elle faisait le tour du pays devant un bol de café. J’étais là, debout derrière cette fenêtre. J’attendais.  Roland et la surprise !  Roland qui avait promis de venir me chercher et qui n’arrivait toujours pas. Et je tendais l’oreille. Il me semblait avoir entendu une  voiture ralentir en bas du chemin.

Une deuche ! Une deuche ! La surprise était une deuche ! Une deuche  qui s’arrêtait devant la porte avec Roland au volant.  Et en route pour une journée de pèlerinage. La Bourleyre ou l’Abbaye ? Pile ou Face ? D’abord La Bourleyre ! Et plus tard l’Abbaye avant qu’il ne fasse nuit !

On ne se bouscule pas sur le chemin  de la Bourleyre. Pour avancer il  faut se faufiler sous  des voûtes de coudriers  et de jeunes frênes emmêlés, progresser mètre après mètre, entre  les touffes de mûriers et d’orties  qui masquent les ornières. C’était la première fois depuis mes années de lycée que je revenais rôder autour de cette ferme.  J’en avais  gardé l’image d’un  ensemble  appuyé de plain-pied sur un puzzle de prés et de labours où  le caquètement furieux  d’un troupeau d’oies et les aboiements d’une meute enfermée sous un fouillis de sureaux, avertissaient immanquablement de l’arrivée d’un intrus. Un seul et  vaste bâtiment en  pierre brunâtre, étiré entre les abreuvoirs et la bergerie,  le long d’une cour bordée de noyers et de tilleuls.  Rien n’existe plus de ce que j’ai pu connaître.

Ni veaux, ni chèvres, ni odeurs de foin ou de paille alentour mais,  sous un hangar ouvert à tous les vents,  une calèche à demi défoncée et, dans la grange, entre deux  vieux chars encroutés de poussière, une antique traction-avant assise sur les pneus effrités de ses roues. Seul un étroit sillon, tracé entre les herbes jusqu’aux marches du seuil, indique que quelqu’un vient parfois  se perdre là. Le fermier sans doute, chargé de veiller sur l’état des lieux.   L’endroit n’est plus habité depuis bientôt   dix ans et pourtant, à l’intérieur, rien ne semble avoir  été déplacé ou enlevé. La grande table dans la salle commune, les fusils dans les râteliers,  les coffres à fromages, les bassines et les jarres dans la cave à lait, le pétrin et les panières dans la souillarde, les boisseaux, les malles, la bascule et le vannoir  dans le grenier. Les derniers qui ont vécu là se sont contentés de vider les armoires à linge et de rouler sur les sommiers les vieux matelas décortiqués par des colonies de souris.

A l’Abbaye, même sensation de fin des temps. Au bout d’une route sinueuse taillée dans le basalte, un village replié en silence derrière ses volets  clos, une rue,  lancée à pic contre la falaise  à travers un bric-à-brac de maisons et de courettes, jusqu’au pied des hautes murailles. Ni bœufs, ni charretées d’avoine ou de foin dans la grande cour mais des poutres, des tas de sable et des sacs de ciment empilés le long des écuries. On a cadenassé les portes de la chapelle, aveuglé les fenêtres à meneau et une large crevasse achève d’ouvrir la haute tour d’angle bousculée par les patientes vibrations de la terre. Un homme est là,  une bêche dans une main, un seau de carottes dans l’autre. Il revient du potager. Qu’est ce que nous voulons ? Les architectes chargés de l’aménagement des écuries l’ont mandaté pour surveiller qu’on ne vole rien sur le chantier.  Il y a longtemps que les sœurs ont quitté les lieux mais bon, si on insiste, il veut bien ouvrir les portes et nous faire visiter, Par souci d’économie, l’édifice a été partagé entre deux communautés. D’un côté, les moines à qui revenaient le grand réfectoire  et les dortoirs de l’étage. De l’autre, ce qui convenait le mieux aux religieuses, le potager, les cuisines, la vaste salle convertie en salle-à-manger ainsi que l’appartement spécialement aménagé au-dessus pour les visites de l’évêque.

Autour de nous, rien que du silence que je m’efforçais de meubler avec mes jacassements. Et voilà… Quand l’Evêque venait en visite, on arrangeait toujours un bouquet sur la table de nuit et moi, j’avais mission d’aller cueillir avec  la sœur Véronique les lys et les dahlias…. Tiens, là, il y avait un double fourneau à bois. A Noël, on faisait cuire dans un grand chaudron des  Jésus et des moutons en sucre… C’est ici, au bout d’une table comme celle là,  que mon père m’attendait…  Toujours après la tombée de la nuit. Il était habillé en moine et les sœurs le faisaient passer par la porte qui donne sur le puits. J’étais toute petite, toute naïve, toute  confiante….

Souvenirs, souvenirs, je vous retrouve en mon cœur et vous faites refleurir ! Et dzin, dzin, boum ! Je chantonnais. Nous approchions de  Jovignac, Roland avait allumé les phares. Au-dessus de nous, je devinais entre les virages, la fenêtre éclairée de la cuisine. Et je pensais avec bonheur, à Célestin qui devait être rentré  depuis  longtemps, à Marraine Armande qui devait s’impatienter de devoir m’attendre si tard.

– Et si je te ramenais à Paris ? Tu n’aurais pas à prendre le train, je te déposerais devant ta porte et je t’emmènerais manger un couscous aux merguez  chez mon pied-noir préféré. Qu’en dis-tu ?

Je n’avais rien à en dire puisque j’étais d’accord.

Souvenirs ! Souvenirs!  Quand j’étais petite il me suffisait de frapper doucement sur ce mur  de briques qui me sépare de la chambre d’Armande. Et bien ma Violette, tu ne dors pas encore ?… Dans sa chambre il y a cette armoire où je me suis des milliers de fois amusée à fouiller dans les draps et les torchons  imprégnés de senteurs de savon bouilli et de lavande. Dans l’armoire, il y a cette grande boîte gainée de cuir. Dans la grande boîte, il ya une jolie robe de baptême toute brodée au fil de soie, des petits bonnets crochetés, des gants de communion en dentelle, des rubans. Armande m’a toujours dit qu’elle gardait tout ça en souvenir des longues soirées qu’elle passait seule dans sa chambre après ses journées de domestique. Il lui fallait occuper ses doigts. Alors… Un peu de fil, un peu de soie, un crochet, des aiguilles… Je n’ai jamais vu Armande désœuvrée…  Souvenirs ! Souvenirs ! Saletés de souvenirs !

Je t’interdis, tu entends, je t’interdis, tu n’as pas le droit de faire çà à ta pauvre mère… Ce Chaudrac ! Ce Chaudrac ! Mais qu’est ce qu’il lui avait fait ce Chaudrac pour qu’elle lui en veuille à ce point ? S’il n’avait pas été obligé de venir à  Gargeresse, elle n’aurait jamais su  qu’il existait ! Armande est morte… Ce n’est pas de ma faute ! Ça ne peut pas être de ma faute ! Ce n’est pas possible ! Il s’est passé quelque chose, quelque chose de terrible qui l’a tuée ! Mais quoi ? Quoi ?  Et voilà qu’en bas, on moud du café, on tisonne dans le fourneau… Maintenant,  je sais qui est là, je reconnais cette voix. Je sais qui est venu avec Adrienne et Julien. C’est lui, c’est bien lui. C’est Roland… Et ils parlent, ils parlent…Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien trouver à se  raconter ?

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